Glenn Gould, l’excentrique

GLENN GOULD, L’EXCENTRIQUE
Un archétype de base 5 en survie à aile 4*

L’excentrique, c’est ainsi que Bruno Monsaingeon qui écrivit plusieurs livres et réalisa plusieurs films avec lui, nommait Glenn Gould. Le pianiste canadien, mort à 50 ans en 1982, fut une légende de son vivant. Pas seulement parce qu’il fut un des plus grands pianistes de tous les temps, mais parce que son aura, près de quarante ans après sa mort n’a point pâli.

Glenn Gould est un enfant prodige. A trois ans, on sait qu’il a l’oreille absolue. Il apprend le piano avec sa mère, est organiste d’église à onze ans, donne son premier concert de piano à quinze ans et compose très vite dans un style à mi-chemin entre romantisme et musique dodécaphonique.

En 1955, il grave sa première version des variations Goldberg de Bach qui révolutionne l’interprétation du Kantor. Jamais le contrepoint de Bach n’avait été aussi lisible. Entre 1955 et 1964, il se produit dans le monde entier et, à la surprise générale, il met fin à sa carrière publique à 32 ans. Désormais, il se consacrera à l’enregistrement de disques. Il meurt d’un AVC à cinquante ans, après avoir enregistré une seconde version des variations Goldberg, marmoréenne et crépusculaire.

Même si l’on a évoqué, de manière controversée, un autisme Asperger ou une névrose, la base 5 de Glenn Gould semble être une hypothèse sérieuse. Son retranchement dans la solitude pour s’adonner à une quête obsessionnelle de la perfection musicale, la manière qu’il avait de fuir le monde et de mettre à distance ses interlocuteurs est légendaire. Il préférait d’ailleurs la compagnie des animaux à celle des humains! La sobriété de son train de vie est également typique de la base 5: il se nourrissait chaque jour du même repas composé de pain grillé, d’œufs brouillés et de salade. Et, bien sûr, Gould est le prototype du musicien cérébral. Sa manière de faire comprendre l’architecture de la musique qu’il jouait est unique dans l’histoire du piano. Qui n’a écouté Gould en ayant le sentiment de comprendre la musique?

Mais Gould semble avoir aussi une belle aile 4. Il chantonnait en jouant, et ses enregistrements sont célèbres pour cela, et les images nous le montrent dans une transe très expressive, où l’émotion est omniprésente. Avec une expressivité des émotions très 4, mais, à l’abri, derrière la caméra! La vidéo de Gould jouant le dernier contrepoint de L’Art de la fugue, inachevé du fait de la mort de Bach, est bouleversante: à la dernière note, Gould se fige dans un geste très théâtral comme s’il mourrait avec Bach.

Contrairement à une légende tenace, Gould n’a pas un jeu insensible! Loin de là: il suffit d’écouter par exemple le prélude en si bémol mineur du premier livre du Clavier bien tempéré de Bach:

ou ses ballades de Brahms:

Gould était sans doute de sous-type en survie, ce qui renforce le retrait du 5, dans son château-fort. Il était toujours, été comme hiver recouvert d’une série de couches de vêtements pour ne pas avoir froid et trempait longuement ses mains dans l’eau chaude avant de jouer…

Riso et Hudson appellent le 5 à aile 5 l’iconoclaste. Les propos de Gould sur Mozart et Chopin dont il n’aimait pas la musique, ou sa fameuse chaise aux pieds sciés pour être en contrebas du clavier en sont des exemples. Mais surtout, c’est ce mélange de puissance cérébrale et de retrait d’un côté, de passion et d’émotion de l’autre qui peut en faire un archétype. Comme beaucoup d’artistes, notamment des cinéastes (David Lynch, Tim Burton) qui expriment des émotions intenses sur la base d’une grande intelligence mentale et à l’abri, derrière une caméra qui, selon les cas, observe ou protège.

* L’archétype est un représentant connu et supposé d’un type de l’ennéagramme, l’hypothèse reposant sur des éléments caractéristiques de sa vie ou de son œuvre. 

Un opinel

UN OPINEL
par Anselme
de base 3 en survie

Après 5 modules de l’ennéagramme sur presque 3 ans, qui me permettent de me découvrir de base 3 en survie, voilà que je réalise enfin le projet d’apporter mon témoignage à nos chers Maillot.

En anticipation du module 5, il nous est demandé de rapporter un objet qui m’est cher. La réponse s’est imposée à moi. Facile: il est déjà dans ma poche.

Mon objet? Un opinel taille 10 qui comprend, en plus de sa lame, un tire-bouchon intégré. J’aime cet objet. Il est tout simple. Il est humble. Il est en bois, un matériau que j’aime. Il est lourd. Il est gros. On le sent puissant. Je le sens infaillible. Je le sens dur à la tâche. Il peut s’attaquer à n’importe quel travail:  couper du bois, écraser un clou, trancher la côte de bœuf (dont la cuisson sera évidemment parfaite), découper un sanglier à la chasse… etc. Il est le compagnon nécessaire à l’ouverture des bouteilles que les copains pensent à rapporter mais en ayant oublié le saint tire-bouchon… Il sauve de cette frustration face à la bouteille fermée. En ça, ou pour couper le saucisson, il est le compagnon de la convivialité. Il vit bien dans sa poche, fermé en attendant son heure, en tête à tête avec son usager, et est utile voire indispensable au groupe. Il est adaptable et efficace.

Il n’a pas de valeur à proprement parler. Sa valeur réside dans son usage, dans ce que l’on en fait. On a pas peur de l’abîmer le cas échéant, pourvu qu’il vive. Si on le casse ou le perd, on lui gardera une certaine nostalgie (à la fois pour les moments partagés avec lui mais aussi pour l’affection que l’on a placé en lui), mais on le remplacera… par le même.

On l’aura compris, cet opinel c’est un peu moi-même. Ca fait longtemps que j’ai fait ce parallèle. Au M1 j’écrivais dans ma devise: Tu es ce que tu fais. J’éprouvais une fierté immense à déclamer cette phrase qui me semblait d’une évidence lumineuse et d’une énergie extraordinaire. Déjà à l’époque cet opinel me représentait: je me sentais aimé et indispensable pour ce que je faisais. Tout se résumait en ce mot : FAIRE.

Depuis, j’ai personnalisé mon opinel en le gravant moi-même (à l’aide d’une dremel avec son arbre flexible et une micro fraise de bijouterie). Là encore c’était un projet en soi. J’ai gravé une croix celtique plutôt bourguignonne aux motifs minutieux et pensée de longue date. Sous la croix, j’ai gravé une vouivre qui s’enroule sur elle-même. Peu importe le modèle, ce qui compte c’est sa source d’inspiration: la vouivre du Pape des escargots, ou des Etoiles de Compostelle de Henri Vincenot. La croix semble l’écraser non pas au sens ou elle vaincrait la vouivre mais plutôt comme si elle devait la remplacer. C’est aussi pour cela que la croix se situe au-dessus. La signification de ces gravures me direz-vous? La vouivre, par les romans qu’elle incarne, représente mon coté survie. Un ancrage terrien inscrit dans le réel. Elle symbolise ce qui m’anime en profondeur: la terre, la billebaude, la chasse, les anciens, le vin, la nature, une forme de quête. Elle me représente, moi, profondément. La croix, quant à elle, incarne l’idéal vers lequel je sais devoir tendre même si je ne sais pas comment y parvenir (pour le moment).

Je lisais à un autre endroit sur ce blog que, en 3, il y a une vraie difficulté à habiter son intérieur. Je me sens concerné par ce constat qui embrasse aussi bien l’aspect spi que psy du 3. De façon plus large, cette gravure, c’est mon intériorité qui était présente dans le volume du bois, au fond de moi et que j’ignorais, préexistante, et que j’ai faite émerger. Partiellement tout du moins. Aimer c’est être sans repos devant le mystère de l’autre, nous a dit le prêtre qui nous a fiancés. J’affirme que cette phrase peut être applicable à soi-même. C’est une des grandes leçons que je tire de ces dernières années: je me suis découvert. Je me suis découvert en tant qu’ÊTRE.

5 modules de l’ennéagramme et un burn out plus tard, je suis toujours tenté de ne voir cet opinel (et donc moi-même) uniquement par le prisme du FAIRE. Mais j’ai appris. J’ai grandi. J’ai grandi par moi-même, par la force des choses, par les autres, et grâce à certains. C’est avec une certaine mélancolie que, désormais, quand je le regarde, j’y vois davantage. J’y perçois le chemin parcouru, ce qu’il représente et surtout, son envie d’ETRE. Et je l’aime encore plus.

Carême

CARÊME
avec l’ennégramme
et saint Augustin

Tiré des Confessions (II, VI, 13-14), un texte nous rappelle de manière assez saisissante, les axes de travail de chaque base de l’ennéagramme en creux et en plein.

En creux car, selon la pensée d’Aristote, l’homme a une appétence particulière pour le bien qui est limitée; et le risque est de considérer cette part du bien pour laquelle il est fait comme le seul bien et le bien tout entier.

En plein car il est fait à l’image de Dieu et que sa vie pourrait être vue comme la recherche de cette image perdue, comme le développe magnifiquement le père Barthélémy dans son ouvrage Dieu et son image (Editions du Cerf).

C’est donc un véritable chemin pascal qui s’offre à nous: mourir à nous faire Dieu, pour ressusciter et devenir au dernier jour « semblables à Lui car nous le verrons tel qu’il est. » selon l’incroyable parole de saint Jean (1 Jean, 3.2).

« Car l’orgueil lui-même singe l’élévation, alors que toi seul tu es Dieu, élevé au-dessus de tout.

Et l’ambition! Que cherche-t-elle, sinon les honneurs et la gloire, alors que toi seul avant tous, tu es digne d’honneur et de gloire à jamais?

Et la cruauté des puissants! Elle vise à inspirer la crainte; or qui est  à craindre sinon Dieu seul? Et s’il s’agit d’échapper ou de se soustraire à son pouvoir, quel être le peut?

Et les caresses des voluptueux? Elles veulent se faire aimer; mais rien n’est plus caressant que ta charité, rien n’est aimé plus salutairement que celle qui par-dessus tout est belle et lumineuse, ta vérité.

Et la curiosité ! Elle cherche à prendre les apparences de la passion de savoir; mais c’est toi qui possèdes sur toute chose une connaissance souveraine. L’ignorance elle-même à son tour et la sottise se couvrent des noms de simplicité et d’innocence, parce qu’on ne trouve rien de plus simple que toi. Mais quoi de plus innocent que toi, puisque e sont leurs propres œuvres qui sont pour les méchants des ennemis!

Et la paresse ! Elle se présente comme un désir de repos. Mais quel repos assuré en dehors du Seigneur!

Le luxe veut prendre le nom d’abondance qui rassasie. Or, c’est toi la plénitude et l’inépuisable trésor d’une suavité qui ne peut se corrompre. La prodigalité se déploie sous l’ombre de libéralité; mais celui qui dispense tous les biens en larges profusions, c’est toi.

L’avarice veut posséder beaucoup; et toi, tu possèdes tout.

L’envie dispute l’excellence; qui a-t-il au-dessus de ton excellence?

La colère cherche la vengeance; qui donc tire vengeance avec plus de justice que toi?

La crainte se hérisse devant les dangers insolites et soudains, qui se dressent contre les choses aimées, pendant qu’elle veille sur leur sécurité; eh bien! pour toi quoi d’insolite? quoi de soudain? Ou qui vient écarter de toi ce que tu aimes? Et où se trouve sinon près de toi, la ferme sécurité?

La tristesse consume de la perte des biens qui faisaient la joie de la cupidité, parce qu’elle voudrait que rien ne lui fût enlevé à elle, comme à toi rien ne peut l’être.

Ainsi l’âme fornique, quand elle se détourne de toi et recherche, hors de toi. Ils t’imitent, mais de travers, tous ceux qui s’éloignent de toi et se dressent  contre toi. Pourtant, même en t’imitant ainsi, ils te désignent comme le créateur de tout être, marquant par là qu’il n’y a point de lieu où l’on puisse se retirer, pour être de toute façons loin de toi. »

Nous retrouvons les excès de passion de chacune des bases de l’ennéagramme: cruauté de la base 1, orgueil de la base 2, ambition de la base 3, envie et tristesse de la base 4, avarice et curiosité de la base 5, crainte de la base 6, recherche de la volupté et du luxe de la base 7, colère de la base 8 et paresse de la base 9. A chacune de ses maladies de l’âme, un seul remède selon saint Augustin: porter son regard au-dedans, vers l’hôte intérieur.

Les Confessions racontent cette conversion: identifier ses failles, mais en renonçant au manichéisme. Il n’y a pas d’un côté l’esprit qui est bon et le corps qui est mauvais, c’est l’ensemble de la personne quoi doit être unifié en se tournant vers Dieu. C’est au terme d’un processus de vérité sur ses tentations propres qu’Augustin peut accueillir Dieu qui va purifier ses désirs – propres – en les orientant vers Lui. Et c’est pour nous dans cet espace de discernement que peut intervenir, à sa petite place, l’ennéagramme; comme le  développe l’article: Augustin ou la base 7 en social.

« Aussi, en toute hâte, je revins à l’endroit où Alypius était assis; oui, c’était là que j’avais posé le livre de l’Apôtre tout à l’heure, en me levant. Je le saisis, l’ouvris et lus en silence le premier chapitre où se jetèrent mes yeux: Non, pas de ripailles et de soûleries, non, pas de coucheries et d’impudicités; non, pas de disputes et de jalousies; mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ, et ne vous faites pas les pourvoyeurs de la chair dans les convoitises. Je ne voulus pas en lire plus, ce n’était pas nécessaire. A l’instant même, en effet, avec les derniers mots de cette pensée, ce fut comme une lumière de sécurité déversée dans mon cœur, et toutes les ténèbres de l’hésitation se dissipèrent. » Confessions, 8, 12

 

 

 

Le vagabond des mers du Sud

LE VAGABOND DES MERS DU SUD
Bernard Moitessier
Un archétype de la base 5 en survie*

Né en Indochine en 1925, Bernard Moitessier a appris le goût de la nature lors des grandes vacances dans le golfe du Siam au contact des pêcheurs locaux qui l’initient à la navigation. Sa vocation vient de là pour celui qui se surnommait lui-même le vagabond des mers du sud. Sillonnant l’Atlantique et le Pacifique, il passe trois fois le cap de Bonne- Espérance et deux fois le cap Horn. Militant pour la
dénucléarisation du Pacifique, écologiste avant l’heure, il échoue en plein Océan
Indien et passe trois ans à l’île Maurice où il vit dans une maison de corail sur une
plage en donnant des conférences ou en pêchant, et est à deux doigts de perdre un
pied à la suite d’une morsure de requin. En 1958, il fait naufrage en s’endormant en
pleine nuit après 72 heures sans sommeil.

Il participe en 1968 à la première course autour du monde en solitaire. Et, coup de
théâtre, alors qu’il s’apprête à franchir la ligne d’arrivée en vainqueur, devant les
flonflons, la fanfare, les petits fours et la perspective d’un quai noir de monde et de
mondanités superficielles, il renonce à la victoire et poursuit sa course jusqu’à
Tahiti, faisant un tour du monde et demi en solitaire durant dix mois de navigation.
Avec un lance-pierre, il a laissé un message à un cargo en disant : « Je continue car
je suis heureux en mer et peut-être aussi pour sauver mon âme. »

Cet événement emblématique, le goût de la solitude, même quand il sera marié et père d’un enfant, de l’écriture (La longue route est un journal de bord qui eut un vrai succès) née de l’observation, de la nature, poussent à imaginer une base 5 en sous-type survie.

« Je pensais que j’étais un solitaire parce que je ne pensais pas que vous pourriez naviguer autrement que seul. Je me rends compte maintenant comment la solitude en mer a des couleurs intenses et violentes parfois, mais toujours chaudes. Elle n’a rien en commun avec ce genre de grisaille, de vide total qui touche une personne sans compagnons. Plongé dans une foule indifférente qui va toujours pressée. »

La personne de base 5 évite le vide, et la solitude lui permet de le remplir par la
réflexion, l’art ou la contemplation.

« Il y a différentes philosophies pour naviguer. La mienne s’attache à faire au plus simple, pour être paré à prendre la mer dans les plus brefs délais et à moindre frais. »

C’est là que la tentation de la base 5 apparaît, l’avarice, qui peut être matérielle,
par désir de ne pas dépendre de quelque chose de lourd et difficile à lâcher, d’éviter de s’encombrer de besoins superflus, d’attaches lourdes à dénouer: le bateau est là, prêt à prendre la mer. Avarice de soi aussi, car, en mer, personne ne vient demander de s’investir dans une relation qui pourrait troubler son monde intérieur.

Cet excès de passion peut être néanmoins canalisé par la vertu propre de la base 5, la générosité pour développer son talent de faire voir, clarifier, transmettre, avec sobriété. Les pages qu’il nous laisse en atteste, qui nous ouvrent à un monde riche, lumineux, profond, comme une métaphore de la vie intérieure, libre de toute attache et disponible à ce qui est.

« Un bateau, c’est la liberté, pas seulement le moyen de rejoindre une destination,
comme je le pensais il n’y a pas si longtemps. Petite maison spartiate que j’emmène
avec moi et qui me transporte où je veux dans le monde, Marie-Thérèse [le nom
d’un de ses bateaux], représente aujourd’hui la riche solitude des grands espaces.
Où passé et futur fusionnent pour devenir le moment présent dans le chant de la
mer. »

* L’archétype est un représentant connu et supposé d’un type de l’ennéagramme, l’hypothèse reposant sur des éléments caractéristiques de sa vie ou de son œuvre. 

 

Dans la grotte bleue

DANS LA GROTTE BLEUE
Par Avril
de base 5 en tête-à-tête

Au cours des M3 et M2, Valérie m’a posé cette question : pourquoi cloisonnes-tu les zones de ta vie? Quel serait le risque de ne pas le faire? Quelques exemples: je suis mal à l’aise quand mes amis se rencontrent: je ne parle jamais des uns aux autres, j’ai de grandes amitiés en tête-à-tête, mais chaque amitié est un univers, un monde à part. Je ne divulguerais pas un secret. Chaque amitié est un secret. Je n’aime pas parler de mon travail. J’ai l’impression que ma bulle créative est mon jardin secret, mon lieu de ressourcement personnel, je n’ai pas envie que d’autres y pénètrent. Mon travail est un secret. Les cloisons sont aussi assez imperméables autour de mes activités extra-professionnelles, de ma vie affective.

Pourquoi ces cloisons? Pour ne pas être lisible, certainement (j’aime brouiller les pistes, surprendre quant à ma personnalité; je réponds de manière évasive lorsqu’on me demande comment je vais); pour me cacher, avoir au moins une zone de repli.

Si je laisse la question me toucher encore, je dois admettre des sentiments de honte: lorsque j’entrouvre la fenêtre d’une cloison, j’ai peur d’être jugée, et j’ai honte. Si je vais au bout, je sens que cette honte est celle d’exister, une honte de la vie en général…

Est-ce que cette honte est commune aux personnes de base 5? Je me le demande. Je sais que nous avons cette peur du vide intérieur, qui nous cause cette boulimie de connaissance. Parfois, je lis un livre compliqué en le parcourant le plus vite possible, pour emmagasiner de la connaissance. Pas tant pour pouvoir la restituer, ni même l’éclaircir en moi, que pour l’acte de me remplir. En prévision.

Hiroshima, Yves Klein

Pourtant, à l’intérieur, c’est le chaos, la grande interrogation. Je ne veux pas tellement aller voir, je suis souvent paralysée et abrutie si l’on me demande ce qu’il s’y passe.

Une exception: un des moyens d’accès à cette intériorité qui me semble chaotique est l’écriture de poèmes. Dans le noir, avec le moins possible de sollicitations extérieures et à l’heure ou l’inconscient affleure, je parviens à me concentrer sur mes ressentis, et les images viennent pour me montrer qui je suis, avec intensité. Quel repos et quel soulagement de fixer quelque part, grâce aux mots justes, qui je suis. Pour me connaître. Ensuite, pourquoi pas, pour le partager, car je sais que ces poèmes sont justes. Ils me garantissent le contraire du vide: la brûlure, la douleur, la joie, la richesse, les sensations ardentes – la vie pleine. Et « ceci du moins est à moi » (c’est ce qu’a besoin de répéter Mesa dans Partage de midi).

En me couchant, j’ai eu la vision d’une grotte, en moi. J’y étais singulièrement bien. Rien dans cette grotte. Elle est devenue bleue, du bleu profond et chatoyant de l’heure bleue, une lumière riche qui se pose sur toute chose, une des couleurs les plus profondes. C’était un bleu chaud. Puis je me suis vue nager dans cette grotte, comme un plongeur qui se meut avec aisance. D’habitude je n’aime pas l’eau, froide et envahissante, et la sensation d’étouffement me vient dès que je m’imagine plonger. Mais rien de cela ce soir-là. Je me suis endormie comme un bébé.

Est-ce que cette grotte était vide? Certainement pas, j’y avais plutôt un sentiment de plénitude, j’y étais sensiblement présente. J’ai touché le fait que je ne suis pas vide. Pourtant, rien, sinon une lumière, de l’eau, de la chaleur. J’ai rêvé ensuite d’une oreille, symbole de la vie fœtale.

J’ai eu le sentiment d’exister, pour guérir de la honte de n’être personne.

Cadeaux !

CADEAUX !
par Christelle et Hervé

Merci du fond du cœur à François et toi pour cette formidable plongée dans notre humanité, merci pour cette maïeutique si respectueuse et pertinente, où vous avez déployé des trésors impressionnants d’attention à chacun, dans un positionnement si juste, subtil et simple à la fois… Vous nous avez guidés en virtuoses, avec la finesse et la délicatesse dont nous avions besoin pour accéder à notre être profond.

Aucune lecture, depuis des décennies où l’ennéagramme m’intéresse, n’aura eu le centième de l’impact qu’a eu votre transmission orale en groupe: mais oui, bien sûr, c’est à travers les multiples exercices, à travers les réactions bienveillantes et regards croisés des participants – tous embarqués dans la même aventure, que peu à peu la lumière s’est enfin fait jour.

Vous avez été les instruments bénis de la Providence, Hervé et moi repartons avec des éléments de compréhension mutuelle bien aidants. C’est un peu comme une nouvelle naissance à deux, nos regards sont déjà comme désembrouillés, alors que nous n’en sommes qu’à la toute première session! Nous avons le sentiment d’avoir tout-à-coup une clef dans la main, qui nous ouvre bien des portes: c’est incroyable, cette sensation de liberté nouvelle.

Oui, la Vérité vous rendra libresIl est tellement plus facile d’être bienveillant envers les fragilités de l’autre, lorsque l’on comprend d’abord les siennes propres. Quel soulagement, de trouver comment progresser, de trouver un chemin. Nous attendons et espérons avec impatience les sessions suivantes. Si nous devions regretter quelque chose, ce serait de ne pas l’avoir fait il y a trente ans, en nous mariant. Nos enfants et tout notre entourage en auraient certainement bénéficié, les moments de difficultés en auraient été plus sereins.

Constatant en nous voyant, à quel point une telle mise à la lumière est bénéfique pour l’harmonie familiale, nos enfants s’organisent pour pouvoir toquer eux aussi à votre porte: mieux se connaître, mieux se comprendre, c’est vraiment un cadeau à s’offrir, pour toute la vie… et à offrir aux personnes avec qui on partage sa vie. A priori, si ça vous est possible, vous aurez deux de nos fils à la prochaine session… Je ne remercierai jamais assez ma sœur de m’avoir offert ce précieux cadeau… qui déclenche une cascade de bienfaits.

 

Là-haut sur la montagne

Là-haut sur la montagne
par Charles, de base 5

Exercice difficile que de se livrer ainsi au travers d’un témoignage. Donner des clés de lecture sur sa personnalité, c’est en effet permettre à l’autre d’y pénétrer et s’il y a bien une chose que je n’aime pas c’est l’intrusion! C’est ainsi que certains pourraient me percevoir comme un roc, une montagne inaccessible car distante et impénétrable.

Cette montagne a toute son importance pour moi. Elle m’attire. Existe-t-il un meilleur endroit pour limiter les possibilités d’intrusion? Pour ne pas être envahi par le bruit de la ville? Pour s’affranchir de ce brouhaha qui empêche de se retrouver seul face à soi-même?

Se retrouver seul face à soi-même… tant de personnes ont l’air d’avoir peur de cela. Cela m’intrigue. J’ai du mal à comprendre que cela puisse être difficile. J’y arrive facilement et naturellement. Souvent même, je le recherche !

C’est ainsi que je me sens bien sur ma montagne.

Son rythme, vu de loin, y est paisible. Et pourtant, intérieurement, elle vit intensément. La neige de l’hiver cache les bourgeons de printemps qui se développent pleins de vie dans la  discrétion. Elle recouvre ces ruisseaux qui sont en fait des torrents. Les hauts sommets maintenant immobiles font oublier l’intensité des mouvements tectoniques qui les ont formés. C’est ainsi que je suis.

Derrière une apparente passivité se cache une activité intérieure intense. Il faut s’en approcher pour le réaliser. Mais attention, comme en montagne, tout le monde ne parvient pas au  sommet. Les anciens le savent bien. C’est la montagne qui se laisse gravir par l’homme et non l’inverse. Si la météo ne le permet pas, l’ascension est reportée. La montagne dicte son temps. Ainsi en est-il de mon ouverture. Rejoindre certains sommets n’est possible qu’après la fonte des neiges. Là encore c’est la nature qui donne le rythme. Je tiens à rester maître de mon temps et du moment où m’ouvrir. Gare à ceux qui cherchent à le précipiter. L’avalanche est assurée et l’ascension stoppée nette.

De la montagne j’observe la vallée et sa ville en contrebas. J’en perçois le brouhaha et une certaine agitation. Vu de haut des flux se dessinent. Certains ne me paraissent pas logiques, pas rationnels. J’interroge souvent les habitants d’un « Pourquoi est-ce ainsi? ». Certains me confessent ne pas connaître le sens de leur rythme. Comment peuvent-ils vivre ainsi? A quoi  bon dépenser autant d’énergie sans savoir pourquoi? Sans comprendre ni connaître le sens à lui donner? J’aime bien réfléchir à ces questions de fond avec ceux que je vois en descendant à la ville.

Descendre à la ville consiste moins à faire le tour des soirées mondaines ou des grands rassemblements publics qu’à rechercher des moments de qualité en petit groupe. Ces derniers sont plus propices aux grandes discussions profondes et me tiennent à distance des discussions de comptoir sur la pluie et le beau temps. La ville reste cependant un terrain de jeu, un lieu d’observation des techniques et des personnes. L’agitation de la ville multiplie les occasions d’apprentissage et de découvertes. Cependant c’est le calme de la montagne qui me permettra de mettre de l’ordre dans la masse d’observations collectées, de l’intégrer et de pouvoir la partager par la suite. Là encore mon apparente passivité extérieure détonne par rapport à mon intense activité intérieure.

Ma tête parle bien souvent avant mon cœur et mon corps.

Ma vie est une alternance de montée sur ma montagne et de descente à la ville. Monter sur la montagne pour me retrouver, me reconnecter à moi-même. Descendre à la ville pour entrer en relation avec l’autre, s’enrichir mutuellement et donner ce temps qui est si compté. Ces aller-retour perpétuels entre montagne et ville font partie pleinement de moi.

Sans passage par la montagne, je ne pourrais pas être aussi pleinement présent au monde. J’en ai besoin. Cela fait partie de moi.

Quand je monte sur ma montagne, ce n’est pas définitif. Partir pour mieux revenir résumerait bien ce mouvement de balancier qui surprend plus d’un. Certains diront « il était si présent et le  voilà d’un coup si loin ». Rassurez-les. Si je suis remonté sur ma montagne, c’est pour mieux revenir à eux. Prenez patience. Mon temps s’écoule différemment.

 

Les triades de Horney

LES TRIADES DE HORNEY
ou trois manières d’aborder le monde et les autres appliquées à l’ennéagramme

Karen Horney est née à Hambourg en 1885. Psychanalyste, elle a fui l’Allemagne en 1932 et s’est établie à Chicago. Inspirée par la philosophie platonicienne, et les catégories de la volonté, la passion et la raison, elle a établi une typologie de trois réponses possibles à la manière d’aborder le monde et les autres: aller contre, aller vers, se retirer de.

Richard Riso et Russ Hudson ont appliqué ces triades à l’ennéagramme, lui apportant ainsi une lumière nouvelle.

Les bases qui s’opposent (Horney) ou qui s’affirment (Riso & Hudson): 3, 7 et 8

Ils sont ego-centrés et ego-expansifs. Ils réagissent au stress en construisant, opposant ou gonflant leur ego. Ils veulent contrôler et dominer, affirment leur force, et veulent faire aboutir leurs projets. En psychanalyse, ils sont focalisés vers le moi.

  • La personne de base 3 s’affirme dans la poursuite de ses objectifs et la compétition avec les autres.
  • La personne de base 7 s’affirme pour satisfaire ses désirs et les trouver dans son environnement.
  • La personne de base 8 s’affirme en contrôlant et possédant les autres et son environnement.

Les bases qui vont vers les autres (Horney) ou conformatifs (Riso & Husdon): 1, 2 et 6

Ils partagent le besoin d’être utiles aux autres même s’ils ne se conforment pas nécessairement à leurs attentes mais plutôt aux exigences de leur surmoi. Ils s’ajustent aux autres, bougent en fonctions d’eux, et ont besoin d’être acceptés.

  • La personne de base 1 se conforme aux idéaux qui viennent de son surmoi et le mettent en action.
  • La personne de base 2 se conforme aux besoins de l’autre et à l’exigence de son surmoi d’être aimé et reconnu.
  • La personne de base 6 se conforme à ce que son surmoi pense que l’on attend de lui.

Les types qui s’écartent des autres (Horney) ou en retrait (Riso & Husdon): 4, 5 et 9

Ils ne font guère de différence entre leur moi conscient et leurs sentiments, pensées ou pulsions non conscientes. Ils réagissent au stress en s’éloignant du monde et en investissant un espace intérieur. Leur réserve leur donne l’allure de personnes qui ont un sentiment de supériorité.

  • La personne de base 4 se retire pour protéger sa vie émotionnelle de l’incompréhension des autres et ne pas exposer sa faible image de lui.
  • La personne de base 5 se retire pour ne pas être envahie par les autres et pour pouvoir penser et vivre ses émotions à l’abri des interférences.
  • La personne de base 9 se retire pour que les autres ne viennent pas perturber sa tranquillité intérieure, bousculer son rythme propre et lui imposer ses conflits.

Une manière nouvelle de comprendre certaines confusions courantes entre les bases 3-7, 3-8, 1-6, 2-6, 5-9. Ce n’est pas parce qu’une personne est en retrait qu’elle est forcément de base 5 ni qu’elle est de base 2 parce qu’elle est prévenante. Ce qu’elle donne à voir, le comportement extérieur peut être commun, et les motivations – correspondant aux besoins fondamentaux, très différentes. C’est par le groupe et les échanges, spécificité de la tradition orale, que la différence peut se découvrir.

Vœux !

VOEUX !
par Etienne, avec Marie

Je voulais profiter de ce moment de vœux et de souhaits pour vous exprimer notre gratitude pour ce chemin qu’on a parcouru de 2019 à 2021, ce beau parcours qu’on a fait au travers de l’ennéagramme qui nous a apporté beaucoup.

Beaucoup de tracas parce que ça a fait émerger toute la partie émotionnelle qui était bloquée en moi depuis longtemps et qui m’a amené jusqu’au burn out: j’ai dû prendre le taureau par les cornes et affronter cette partie émotionnelle. J’arrive en 2022 à accueillir notamment cette émotion du deuil de mon père, de son départ, cela est très riche. Evidemment je suis passé par la case burn out, c’est un peu comme au Monopoly: quand on te dit va directement en prison, c’est raide, c’est dur, c’est la vie, mais vous nous aviez renforcés avant: merci à vous pour tous ces contenus.

Aujourd’hui la partie émotionnelle est mieux accueillie, on a beaucoup travaillé sur les BD d’Art Mella sur les émotions, on a beaucoup évolué aussi avec Couple et complices de Gary Chapman qui nous a permis de renforcer notre intimité. On a été très bien soutenus au niveau spirituel, j’ai beaucoup travaillé sur l’anxiété, le manque de confiance en moi; avec aussi Recherche la paix et poursuis-là de Jacques Philippe, ce petit ouvrage que je médite depuis presque un an. Je fais oraison: merci à mon père spi aussi. On a été entourés par une équipe formidable, le tout dans la prière qui est le levain de tout ça. Nous sommes pleins de gratitude envers vous pour tous ces bienfaits et c’est merveilleux.

Du coup, on fait des bilans de compétences tous les deux, chaque élément vient s’ajouter sur ce gros travail sur les cinq modules de l’ennéagramme qu’on a fait avec vous. Ce ne sont peut-être pas les bases, ce serait mentir que de dire que cela a été les fondations parce qu’il y avait d’autres choses en amont, mais cela a cimenté le gros des fondations, ça les a armées. On en a profité pour encore remettre une armature en 2021 avec la clé des émotions, le soin du burn out et maintenant on peut enfin construire, avec ce bilan de compétences, le rez-de-chaussée avec des projets assez enthousiasmants qui se dessinent. Pour ma part une part intuitive se confirme de manière plus certaine: une formation en menuiserie et des perspectives professionnelles qui sont déjà assez intéressantes, un projet qui en discussion, ça se dessine très très bien de mon côté. Du côté de Marie on est encore dans l’ordre de l’intuition parce que le bilan vient juste de commencer, beaucoup d’idées mais pas encore de chose à annoncer, on va laisser le temps au temps.

Encore un grand merci à vous deux et à vos enfants qui ont été présents à certains des modules et certains des échanges, car vous avez été porteurs, vous avez été des canaux puissants de ce que nous sommes aujourd’hui. Pour 2022, pondez-nous un sixième module et on se reverra! On ne demande qu’à avoir de nouvelles choses à découvrir. D’ici-là on reste connectés dans le présent, par le passé. C’est un peu tordu, mais je suis de base 6 donc j’ai le droit de dire des choses comme ça 🙂 C’est parce que vous nous avez aidés à construire ces fondations armées, qu’aujourd’hui nous construisons paisiblement un premier étage qui est très enthousiasmant, bientôt le deuxième étage avec la formation en menuiserie et le troisième avec le projet professionnel, super enthousiasmant.

Grand merci pour la partie professionnelle mais il y a aussi la partie cœur qui m’a permis d’accéder à ce souvenir de mon père, cette émotion du décès de mon père qui est toute fraiche. Cela n’a pas été agréable à passer mais quel enthousiasme, quelle joie, quelle émotion, c’est vraiment magnifique. Et puis grâce à ces fondations en béton armé, par aussi l’accès à l’émotion, on a pu aussi renforcer ce travail sur l’intimité et sur le lien toujours plus puissant entre les époux et aussi avec les différents amis et les différents membres de nos familles, ce désir d’être toujours plus connectés par l’émotion et cette quête spirituelle; d’être toujours plus en vérité l’un avec l’autre. Et ce travail, je suis très heureux de l’avoir découvert et expérimenté à travers le couple et de pouvoir le pratiquer avec tous ceux que le bon Dieu place sur notre route.

Beaucoup de belles choses pour vous pour cette année aussi, je vous souhaite beaucoup de beaux témoignages qui vous permettent de vous apporter, avec les stages, beaucoup de joie, de paix, de retours a posteriori qui viennent parsemer le ciel de notre année de petites constellations brillantes et pétillantes. C’est ce que je vous souhaite, et pour vos enfants aussi, de continuer à progresser. Beaucoup de belles choses, beaucoup de bonnes choses, beaucoup de saintes choses!

 

Aristote et la base 9

ARISTOTE
Un archétype de la base 9 en social*

Aristote est né en 384 avant Jésus-Christ dans la ville de Stagire, dans la péninsule Chalcidique au nord de la Grèce, d’où son surnom de Stagirite. Il est un des fondateurs de l’éthique et de la philosophie politique après son maître Platon. Il nous est notamment précieux car il a écrit avec l’Éthique à Eudème, un traité d’éthique des caractères qui montre notamment que selon son tempérament, nous n’avons pas les mêmes actes à poser ni donc les mêmes vertus à développer, ce que nous transmettons avec l’ennéagramme.

Il est aussi précieux pour sa conception de la vertu que l’on peut lire dans l’Ethique à Nicomaque. La vertu pour Aristote est le juste milieu entre deux contraires, un excès de passion et un défaut de passion. Le courage est ainsi une médiété entre l’excès et porte le nom de témérité et le défaut qui porte le nom de lâcheté. Cette vision du juste milieu, d’un ni trop ni pas assez, fait de la vertu non pas une compétition (comme pourrait le penser une personne de base 3), mais un ajustement à une situation donnée. On pourrait dire que pour lui, toute vertu porte en elle, une action juste… la vertu de la base 9!

De base 9, Aristote? On n’a guère que son œuvre restante pour essayer de le monter. Mais quand on songe à sa vision politique, on est frappé par le fait que le mot clef est l’amitié. Pour Aristote l’amitié, ou philia, assure la cohésion de la cité dont le but est avant tout la concorde et la paix. « L’amitié semble aussi constituer le lien des cités, et les législateurs paraissent y attacher un plus grand prix qu’à la justice même: en effet, la concorde, qui paraît bien être un sentiment voisin de l’amitié, est ce que recherchent avant tout les législateurs, alors que l’esprit de faction, qui est son ennemie, est ce qu’ils pourchassent avec le plus d’énergie. Et quand les hommes sont amis, ils n’ont pas besoin de justice, mais lorsqu’ils sont justes, ils ont en outre besoin d’amitié, et la plus haute expression de la justice est, dans l’opinion générale, de la nature de l’amitié. » (Ethique à Nicomaque, VIII, 1, 1155a 22-28). L’amitié est fondamentale en ce qu’elle diminue l’attachement des hommes à leurs intérêts privés et donc elle limite les risques de conflit. Dans notre langage contemporain on pourrait dire que l’amitié crée du commun et de l’harmonie.

On sait qu’Aristote a osé cette définition de l’homme comme un animal politique, c’est-à-dire un homme qui ne vit pas sans les autres. Pas par altruisme comme une personne de base 2, mais par un sens de ce qui unit. Contrairement à la pensée moderne où l’homme crée la société pour se protéger (motivation de la base 6) ou pour maximiser ses intérêts (motivation de la base 7) ou par souci d’efficacité (motivation de la base 3); pour Aristote, les hommes essaient de vivre ensemble même lorsqu’ils n’ont aucun besoin d’aide mutuelle (Politique III, 6, 13278b 19). Il est dans leur nature d’être rassemblés, dans le couple (tête-à-tête), le village (survie) ou la cité (social). Mais c’est dans le cadre de la cité que l’homme réalise son être, ce qui fait penser à un 9 en sous-type social.

On trouve aussi quelque chose de très 9 dans sa théorie des régimes politiques.

Petit préambule de philosophie politique pour comprendre ce qui va suivre. Pour Aristote, les régimes politiques sont classés de la sorte au chapitre VII de la Politique selon le nombre des gouvernants: soit une personne, soit un petit nombre, soit un grand nombre. Et il y a deux buts possibles: un but louable, le bien commun de la cité; un but perverti, où le ou les gouvernants recherchent leur avantage particulier. Cela fait donc six régimes possibles. Trois sont des formes correctes de gouvernement: royauté, aristocratie et politeia ou république. Trois sont des formes perverses ou dégradées: la tyrannie, l’oligarchie et la démocratie.

Mais quel est le meilleur régime, question que les Grecs aiment tant? Et bien depuis des siècles on a des lectures très différentes d’Aristote. Certains l’ont vu favorable à la monarchie, d’autres à la république ou même à la démocratie. C’est compréhensible, car Aristote peut laisser penser les deux, comme s’il ne voulait pas trancher définitivement. Mais on peut dire en suivant Pierre Aubenque, un de ses commentateurs récents les plus autorisés, qu’en théorie le meilleur régime est la monarchie, mais qu’en pratique, ce monarque gouvernant pour le bien commun est introuvable (Politique, III, 15)! Voilà une manière pacifique de contredire son maître Platon sans en avoir l’air, comme par résistance passive… Et plus loin (Politique, IV, 2) Aristote dit que la démocratie est la déviation du meilleur gouvernement qui est la moins distante de son correspondant correct, parce que le peuple est moins corruptible que quelques-uns ou un seul, parce que les intérêts contradictoires s’équilibrent en se neutralisant, et donc la démocratie devient alors le plus modéré des mauvais gouvernements, et que sa forme non corrompue, la république, est la plus souhaitable dans les faits. Comme l’a montré Aubenque, Aristote est au fond pour ces régimes médians que sont la politeia et la démocratie, au détriment de ceux qui vont plus loin, jusqu’à l’extrême, dans le bon ou le mauvais, dans une logique qui rejoint celle de la vertu comme juste milieu. On peut aussi dire que la préférence, pas toujours affirmée frontalement par Aristote, pour la politeia et la démocratie est cohérente avec cette amitié politique qui semble se conformer facilement gouvernement du plus grand nombre du fait de l’implication d’un plus grand nombre de citoyens et donc d’une plus grande harmonie.

Un autre indice important est que Aristote définit au départ la politeia comme un mélange d’oligarchie et de démocratie. Au fond la politeia est le juste milieu entre deux corruptions, une médiété entre deux extrêmes. Elle met fin au conflit entre les riches et les pauvres.  Il y a chez Aristote une forme de modération. La grandeur et le sublime sont évacués au profit de l’harmonie et du moindre risque, de la prudence et la pacification (on a ici des mots qui résonnent en base 9 et… en base 6, flèche de la base 9).

Dernier indice, après la mort d’Alexandre et la révolte des cités grecques contre l’hégémonie macédonienne, Aristote doit quitter Athènes et meurt peu après. Il semble qu’il n’ait pas voulu créer un conflit aussi majeur que celui qui a provoqué le jugement de Socrate et a préféré se retirer…

* L’archétype est un représentant connu et supposé d’un type de l’ennéagramme, l’hypothèse reposant sur des éléments caractéristiques de sa vie ou de son œuvre.