Une page blanche

UNE PAGE BLANCHE
Témoignage de confinement /30
par Pierre, de base 5 en tête-à-tête

L’autre soir, j’ai ouvert ma Bible au hasard et je suis tombé sur une page blanche. Étrange oracle pour ces temps troublés! Comme si face à l’impensable que nous vivons durant ces semaines, le Verbe lui-même en restait coi…  Et si cette angoisse de la page blanche nous renvoyait d’abord à nos propres responsabilités, nous appelant à tout repenser, à commencer par notre  propre vulnérabilité?  Beau sujet de dissertation. Vous avez 4 heures! Et bien plus s’il le faut et peut-être même autant que vous voudrez dans ce moment de dilatation de nos existences.

Alors ce confinement me direz vous, que de bonheur en perspective pour la base 5!
Le temps suspendu, les contacts limités, les gestes barrière, la distanciation sociale…,
finalement presque la routine….  C’est un peu comme si le lexique de la base 5 était devenu
soudainement le référentiel commun. Des semaines entières d’isolement, loin du monde,
des mondanités, des superficialités… Avoir enfin du temps, beaucoup de temps pour
simplement rentrer en soi.  Profite à fond, mon Pierrot, ce confinement-là, il est pour toi…!
Oui c’est peut-être ce qu’imaginent ceux pour qui la base 5 de l’Ennéagramme reste un
mystère, à commencer par celle qui partage ma vie: « le confinement c’est trop facile pour
toi… ».  Je ne voudrais pas parler à sa place, mais il semblerait en effet que vivre avec  5
confiné ne soit  pas franchement une sinécure… même quand on a en commun un sous-
type tête-à-tête.

Peut-être que cette expérience de confinement imposée permettra au moins aux personnes
de base 5 de se sentir un peu moins seuls, ou en tout cas mieux compris, notamment si
chacun peut  ressentir un tout petit peu ce que qui est en jeu dans ce  besoin de
distanciation qui nous caractérise.  Il ne nous rend nullement plus heureux, ce n’est ni un
choix, ni une fuite, et ce n’est surtout pas l’exercice d’une liberté. C’est simplement une
assignation.  Est-ce que maintenant vous comprenez ?

Mais pour moi ce confinement ne ressemble pas du tout à la  retraite intérieure paisible que certains pourraient  imaginer. D’abord parce que le traumatisme que nous vivons pose trop de questions à la fois. Ma réflexion est intense mais la machine tourne à vide. Le GPS
s’affole, sa cartographie n’est plus à jour, plus aucun itinéraire ne se profile. Bien que
surinformé, j’ai besoin de toujours plus d’informations… mais l’information a disparu dans le
bruit et la fureur: il n’y a plus que des injonctions ou des imprécations. D’ailleurs on nous l’a dit et répété : « nous sommes en guerre » et comme chacun sait, « la  première victime d’une
guerre, c’est la vérité » (Kipling). Alors oui, je me perds à réfléchir à ce qui nous arrive, à ce
que nous avons fait ou manqué de faire pour en arriver là (au passage, vous ne trouvez pas
étrange  que les pays plus touchés soient justement  les plus riches de la planète ?). Et comme tout le monde ou presque, je me lance dans ce grand jeu intellectuel consistant à
imaginer le monde d’après, débat  légitime et nécessaire, mais dans lequel chacun tend
à projeter son idéologie, ses phobies ou ses attachements. D’un côté, ceux qui
s’impatientent que tout redevienne très vite comme avant. L’histoire des grandes crises leur
donnera peut-être  raison, et on peut compter  sur les puissantes cordes de rappel de
l’économie financiarisée (j’en suis un modeste machiniste…), pour qu’elle se répète à
nouveau. De l’autre, ceux qui voient dans cette période une épreuve purificatrice ainsi que
les adeptes de la décroissance qui se frottent les mains en croyant  l’heure de la sobriété
heureuse enfin arrivée, sans se rendre compte que la débâcle économique qui vient va jeter
des millions de gens dans la misère. A l’arrivée, peut faudra-t-il seulement, comme dans Le Guépard, que tout change pour que rien ne change…

Mais il y a une autre raison pour laquelle je n’ai pas du tout le sentiment de vivre ce
confinement à la façon base 5, c’est que je suis totalement débordé.  Je vois ici ou là que
certains cherchent à occuper leurs journées et à tromper l’ennui par tous les moyens, et on
me dit que ce confinement serait une occasion unique pour vivre  de nouvelles expériences
(pratiquer le yoga, apprendre le mandarin, relire Guerre et paix…). Tu parles!  Dès  le
début, mon métier de banquier et les impératifs  de la gestion de crise m’ont  plongé au cœur
de cette incroyable tempête qui est en train de ruiner nos entreprises (mes clients !).
Devenu forçat du télétravail (un truc ultra-performant mais qui va achever de détruire, si on
n’y prend pas garde, la dimension du lien social attachée jusqu’ici à la valeur travail), mes
journées ne sont plus qu’un interminable chapelet de téléconférences.

C’est pour moi le grand paradoxe de cette période, car  se retrouver ainsi plongé dans
l’action, mu par un sentiment d’extrême urgence qui oblige à agir et agir vite, sans pouvoir
prendre le recul et le temps nécessaire de la réflexion, est une sensation bien étrange et
largement inconnue. On prend en 24 heures des décisions qui normalement demanderaient
des semaines d’études et d’analyses. Mais il n’y a pas le choix: face à la catastrophe qui
s’annonce, une seule solution: ouvrir à fond les robinets du crédit, et s’il le faut attaquer à la
hache la canalisation pour accélérer le débit, sans même savoir si cela sera suffisant,  si le
remède ne sera pas pire que le mal, et si je ne serai pas tôt ou tard  emporté moi aussi avec
mon entreprise dans la tourmente. C’est une expérience à la fois déstabilisante et grisante:
ressentir une exaltation secrète, une jubilation sourde (ben oui, sourde évidemment, on reste
dans la base 5 quand même, donc il faut rester calme…) en jouant le tout pour le tout, et puis découvrir enfin, de façon inattendue, que le sens peut jaillir autant de l’action que de la
réflexion.

Pour finir, je ne sais pas comment ni dans quel état nous allons sortir de cette période. C’est
évidemment angoissant mais je reste persuadé que la seule façon spirituellement
ajustée de vivre ce moment est de rester ouvert à l’inattendu. Voici le temps du
dépouillement, du fameux lâcher prise et de l’accueil de la nouveauté. « Car voici que je fais toutes choses nouvelles » (Ap 21, 5). Et à ce propos, l’autre soir, en ouvrant ma Bible, je suis tombé sur une page blanche…

Kibboutz

KIBBOUTZ
Témoignage de confinement /29
par Mireille, de base 9 en tête-à-tête

Le démarrage du confinement m’a vue, je crois, dans l’action juste, comme si les états d’urgence me permettaient de rassembler toutes les informations et de me positionner facilement et rapidement. Ma flèche 6 a anticipé le pire: la possibilité que ma fille seule soit malade dans ses 14 m² parisiens, nos jeunes mariés ne se supportant plus après plusieurs semaines d’isolement, la mort de l’un d’entre eux pourquoi pas. Tout cela sans peur, sans réflexion, c’était une évidence: il fallait que nous nous réunissions tous, afin de nous porter assistance mutuellement en cas de bug. Et tranquillement, ils sont tous rentrés at home.

Si l’on ajoute qu’un ami prêtre était déjà chez nous depuis un mois, pour cause de travaux chez lui, vous comprendrez qu’un petit monde idéal venait de naître: notre maison permet à chacun d’y avoir sa place, de pouvoir y être seul, travailler, étudier; les petits mariés refont leur nid à eux, et tous se retrouvent pour des moments de joyeuse convivialité, à son rythme: repas à thèmes, film choisi par l’un pour tous alternativement, parties de ping-pong et jeux de société; le tout sous un soleil radieux et au cœur d’un grand jardin qui s’éveille et s’épanouit jour après jour. Avec en point d’orgue, le chant du dimanche Regarde l’étoile, où nos neuf voix se mêlent: la grave et la fluette, l’aiguë et la profonde, la pure et l’éraillée: moment d’unité par les voix et par les présences, où personne ne se cache, où l’âme affleure en une communion qui fait céder les digues de mes larmes.  Chacun donne le meilleur de lui-même, une place pour chacun et chacun à sa place.

J’essaie d’élargir mon regard à plus grand que notre petite troupe, avec cette folle espérance que le monde va enfin pouvoir changer, gagner en intériorité, bon sens et souci du bien commun, car tout est lié. Je lis, j’écoute, j’observe, guettant les signes d’un renouveau par-delà les réactivités, les peurs et les colères. Avec cette secrète inquiétude que cela ne dure pas assez longtemps pour que ce soit le cas.

Tout était bien à sa place, sauf que… les jours ont passé, le temps s’est épaissi. J’avais oublié un détail dans ma prévision: l’intendance pour neuf adultes, conjuguée au télétravail… Mon corps me donne des alertes que je reçois plus ou moins, et que je ne sais pas trop dire. Jour après jour, l’un après l’autre a ses hauts et ses bas, baisse la garde, retrouve ses petits travers (moi la première). J’essaie de lâcher l’aile 1 , d’accepter les imperfections et les rêves d’un monde parfaitement harmonieux. Je me débats comme je peux avec les incidences intérieures que quelques petites tensions induisent en moi, l’envahissement de la baisse de forme de l’un ou de l’autre, la lassitude de l’organisation de la maisonnée, un certain engourdissement pour mieux ne pas voir. Et puis, je manque de challenges, de nouveau, de leviers pour me mettre en mouvement; bref, ma flèche 3 est en berne…

Je sens bien que ce temps creuse, qu’il nous révèle à nous-mêmes, qu’il émonde et qu’il sera fécond. Éternelle confiance en la vie, amour inconditionnel, capacité à voir le beau en tout et en tous, volonté de concilier et d’harmoniser les différences: je suis reconnaissante de cette nature reçue mais… quelque chose manque, quelque chose gratte… Jusqu’à ce que je prenne conscience il y a quelques jours que cet abandon qui m’est si facile peut aussi se révéler un piège. A me dire que Dieu fait tout, je pourrais ne rien faire et attendre que ça passe, m’endormir. Et cela dans bien des domaines… Je crois qu’il est temps pour moi de développer ma pauvre aile 8 délaissée… Dieu sait pourtant que la négliger m’a souvent joué des tours, par peur de trancher ou de dire non. Du travail en perspective pour le déconfinement…

Confi-né

CONFI-NÉ
Témoignage de confinement /28

par Benoît, de base 4 en survie

Pour le confinement du 4, mon cas est un peu spécial, puisque j’ai la chance d’habiter une maison avec terrasse et jardinet, et en bonus: le chant des oiseaux, la douceur de la solitude et le sentiment – que je tiens de mon mysticisme et de mon catholicisme – d’appartenir à l’éternité, à moins que ce ne soit le contraire.

Bien que séparé de ma compagne et de mes enfants, et nonobstant ce privilège immobilier – oserais-je dire malgré lui? qui ne me confine pas comme les autres, j’avoue que j’y ai pris un grand plaisir, en somme, le contraire de la déconfiture.

Pour petite part parce que j’y ai eu l’occasion de remettre ma maison à neuf – et que mes aboulies procrastineuses se sont finalement laissé prendre au piège du temps, mais surtout, oui, surtout, parce qu’une situation exceptionnelle, personnelle ou sociale, heureuse ou malheureuse, fait monter le 4 au plafond, peut-être au quatrième ciel (à défaut du 7, qui s’y connaît en 7ème ciel)!

Et qu’accessoirement, le 4 n’hésite pas à enfreindre la loi, qui lui va comme des bottes de cuir à un flamand rose, et qui est principalement bonne pour les autres.

Serais-je, avec mon sous-type moi&moi, un confi-né?

Puissance de l’amour

PUISSANCE DE L’AMOUR
Témoignage de confinement /27
par Raphaëlle, de base 2 

Si l’on interrogeait mon mari (sans trahir de secret, il est de base 9) sur son ressenti en début de
confinement, peut-être évoquerait-il une forme d’effroi. Son ouragan d’épouse n’allait plus avoir
d’autre victime que lui pour déverser les flots de son amour, de son attention et de son temps…
– Dans les faits ça n’a pas eu trop l’air de le gêner d’être l’unique centre de mes attentions… :).  Au presque terme de cette situation imposée, quelques réflexions sur la force puissante de canalisation du 2 qu’est l’amour conjugal.

Il faut dire en premier lieu que notre confinement ne fut absolument pas total. Mon mari continuait de travailler à l’entreprise, et la cohabitation complète n’eut lieu que pendant une semaine de congé, choisie, et qui nous a fait découvrir, pour la première fois, la joie des vacances à la maison. À la 2 que je suis, certes persuadée qu’elle est merveilleuse et qu’elle a les solutions à tous les problèmes d’autrui, reste comme un étonnement permanent: celui d’être autant aimée. Car cette soif d’amour qui m’habite et me meut est toujours augmentée par l’idée de ne pas être aimable. Aussi les déclarations, les mots d’amour, les preuves d’amour sont-elles toujours d’une force inouïe pour combler un cœur qui en est assoiffé et qui les méconnaît souvent.

Et face à la tyrannie que peut imposer une personne de base 2 qui se respecte comme moi, tyrannie d’ailleurs toute en services et en excellentes dispositions, mon 9 de mari a su imposer un bouclier formidable: profondément, sincèrement, entièrement, il s’est mis à mon service: il a tout donné, sa vie, son temps, ses forces, ses efforts, ses faiblesses même, juste pour moi. Et il me l’a dit. Et redit. Et montré. Et devant cette disponibilité totale, et dont j’étais l’unique objet en ce temps de confinement, me voici totalement démunie. Car ce qui était mon privilège devient mon miroir. En réalité, rien ne canalise plus une personne de base 2 que cet amour qui se donne, que ce don complet. Car il lui impose de définir ses propres besoins, ses propres attentes, ses propres limites. Il l’installe dans cet émerveillement de la conscience d’être aimé. Il le plonge dans une confiance progressive de sa vraie valeur aimable, qui n’est pas dans le faire mais dans l’être même.

Et alors, rien n’est plus simple au 2 que de donner à l’autre le temps et l’espace dont il a besoin. Je dirais même plus ce temps personnel à chacun est un cadeau qui permet de goûter toute l’intensité de l’amour que l’autre nous a porté. En somme, si vous voulez qu’une personne de base 2 arrête de vous rendre service… n’y aurait-il pas moyen plus désarmant que de vous mettre à son service?

Révélation

RÉVÉLATION 
Témoignage de confinement/26
par Sophie, de base 5 en tête-à-tête

J – 2

Je suis en week-end avec des amis. Le gouvernement vient d’annoncer la fermeture des écoles. Des rumeurs de confinement planent… Nous écoutons les informations, inquiets; les messes vont-elles être interdites? Autour de moi, l’ambiance est électrique: peur, colère, tristesse, doute… les émotions explosent tel un feu d’artifice! Je sens beaucoup de tension autour de moi. Ma flèche vers le 7 s’active instinctivement: je me transforme en clown déchaîné! Je déploie des talents insoupçonnés pour que chacun retrouve le sourire.

Au fond de moi, je suis meurtrie, bouleversée, abandonnée devant l’église vide mais je me garde bien de prononcer un mot à ce sujet…

Lundi 16 mars

Je suis étonnée de l’effervescence qui règne au boulot. Je mets la journée à comprendre que je vais devoir rester chez moi 45 jours, enfermée, seule, sans pouvoir profiter du printemps. Je prends alors le temps d’emplir mes yeux de la beauté de la nature avant de rentrer.
Je n’ai rien anticipé, rien! et je m’efforce de ne pas écouter la seule question qui me vient comment vais-je supporter la solitude? Le reste m’importe peu: des solutions, il y en a toujours.

Une amie m’appelle: Nous partons à la campagne, tu viens avec nous? Sans prendre le temps de réfléchir, j’accepte! Je suis fière de ne pas écouter mon instinct de 5 qui s’inquiète de quitter son refuge. Mon aile 6 entre en action; en une heure, je suis prête à partir. Je n’oublie pas de prendre le bon chocolat que j’ai en réserve prévoyant que nous ne serons pas encore libérés à Pâques.

J + 45

Mon cerveau est au repos puisque je ne peux rien prévoir, rien changer. Je suis davantage en centre corps. Je sens toute l’énergie de ma flèche 8. Dès que je le peux, je vais dans le jardin: tailler les arbres, planter des légumes, ramasser du bois, scier, tondre… Je m’émerveille, je prends le temps de voir les fleurs pousser, les arbres se couvrir de feuilles… Tout est si beau! Le sol tapissé de bleu par les jacinthes sauvages, le chant du rossignol, la mésange qui arrive pour les Rameaux, les clochettes du muguet qui s’ouvrent pour Pâques… Tous les matins, j’enfourche mon vélo pour aller acheter du pain frais. Ça me fait du bien d’être levée avant tout le monde, de profiter du calme, de la fraîcheur matinale, de pédaler dans la campagne (mon côté 5 en a bien besoin).

La cohabitation se passe bien. J’essaie d’alléger le quotidien de chacun en rendant de menus services et en veillant qu’il n’y ait pas de tension. J’écris, je chante, je sème des dessins humoristiques dans la maison, je téléphone pour rester connectée au monde, je joue du piano… Je suis heureuse, tellement heureuse d’être confinée avec des amis! Je découvre que je déteste la solitude. J’ai tellement plus d’enthousiasme et de volonté quand je ne suis pas seule… Moi qui me croyais associable; je recherche la compagnie!

Un soir, nous parlons tempéraments, ennéagramme. Mes colocs pensent que je dois être de type 7 ou 8 ou même 3 tant j’ai d’enthousiasme (je chante, je danse, je ris toute la journée) !!!
C’est une belle victoire pour moi. Il me reste pourtant bien des progrès à faire comme oser discuter de mes besoins, de mes sentiments. Alors que j’écris ces mots, on me demande ce que je fais, j’esquive, je n’ose pas leur montrer mon témoignage…

Aime et ce que tu veux fais-le

AIME ET CE QUE TU VEUX, FAIS-LE
Témoignage de confinement/25

par Nathalie, de base 3 en tête-à-tête

Le confinement me fait captive mais tellement libre… Ces deux mois m’ont ouvert les portes des choses simples et pourtant oubliées.

Quand je parviens à tout contrôler, je m’assure que rien ne peut m’arriver ou presque… Quelle illusion! Je n’ai pas attendu le confinement pour en prendre conscience mais il m’a appris à que le bonheur est tout proche pour qui sait recevoir.

Au début du confinement, fidèle à ma base, je me fixe des objectifs, être dans l’efficacité et la performance. La pratique de la méthode Vittoz étant déjà bien amorcée, je me suis dit finalement que j’allais vivre ce temps si particulier à mon rythme. Voilà deux mois que je me suis mise au rythme de la nature ou presque. Au diable l’efficacité et les cadences infernales. C’est curieux car, dans ma vie d’avant, je me rappelle être toujours sollicitée par quelque chose à faire (efficacité quand tu nous tiens…). Ce confinement me libère de la pression du temps et me permet de mettre à profit la vertu d’eutrapélie. Prendre le temps d’écouter le chant si varié des oiseaux, contempler la nature qui s’éveille, admirer les fleurs, sentir leurs parfums, admirer les animaux qui sont à l’orée du jardin (biches et chevreuils), écouter la chouette qui hulule dans le sapin, le coucher du soleil… Et m’improviser jardinier en maniant la bêche, la pioche, la binette, le sécateur et m’apercevoir que je suis en pleine harmonie avec la création, j’active alors ma flèche 9 que je laissais soigneusement de côté et je me rends compte que j’y trouve beaucoup de plaisir et une grande sérénité. Chaque jour je pratique la relaxation et quelques pratiques sportives: un gigantesque bienfait.

Tout est plus intense, écouter un opéra, et vibrer d’émotions, se remplir de toutes ces belles
choses qui vont probablement me changer. Je ne goûtais pas la saveur des choses
parce que le rythme que je m’imposais ne me laissait pas de répit… Durant une partie de ma vie, j’étais dans le faire, cette pause m’invite à en faire moins, à ralentir le rythme, la relation
au temps devient différente et me permet de faire l’expérience jubilatoire de l’oisiveté. Mon esprit n’était pas disponible pour les réceptivités douces, elles m’étaient même parfois inaccessibles. Lorsque je ralentis, mes pensées et mes sens deviennent disponibles pour ces petites choses que je peux recevoir pleinement. Aujourd’hui, je fais ce qui me plait, je ne parle pas d’inaction mais simplement de rester assise là, sans écrire, sans lire, sans parler, sans rien faire juste le plaisir d’être là. J’ai pris conscience qu’être productive, obtenir des résultats rapides, ne pas perdre de temps pour être rentable, réduit considérablement la sensibilité aux plaisirs simples et esthétiques, laquelle requiert une aptitude à savourer, accueillir ce qui est.

Toutes ces bouées de sauvetage (musique, lecture, cinéma (chez soi !) jardin, cuisine,
échanges avec les enfants) feront désormais partie des aménagements que je souhaite
mettre en place après, pour vivre autrement. J’aimerais croire à un monde meilleur,
bienveillant après cette période mais de cela je doute. Ma flèche 6 me paralyse et me fait
entrevoir les inquiétudes pour l’avenir et les inévitables incertitudes… Elles sont néanmoins atténuées par le retour à l’instant présent à chaque égarement de mon cerveau. Cette flèche me montre tous les risques d’un futur peu réjouissant mais je prends le temps d’accueillir les émotions qui m’habitent et d’apprivoiser mes peurs et le côté battant resurgit…

Au sens spirituel, j’ai pris du temps quotidiennement pour la lecture de la Bible et un temps
de prière assidu, un tête-à-tête avec Dieu, des écoutes d’homélie et de conférences. Période
propice à l’interrogation sur le sens de ma vie, ma relation à Dieu. Me taire, écouter le
silence… J’ai su mettre à profit mon aile 2: prendre le temps d’appeler les amis éloignés, les grands-parents, ceux qui souffrent, ceux dont je n’avais pas de nouvelles depuis longtemps, une
voisine malade, faire profiter des bons œufs frais de mes poules dans mon voisinage, couper
des masques pour des maraudes et mitonner chaque jour des plats différents pour ma
famille: un vrai régal pour les papilles, les yeux, le nez…

Ce confinement fut pour moi un cadeau… J’ai peur de l’après et je le redoute. Je suis aussi remplie d’espérance… Mon corps et ma mémoire ont enregistré toutes ces
modifications de rythme, il n’appartient qu’à moi de l’écouter et de me souvenir, et de
bannir la vitesse, la hâte et la trépidation. Ce ralentissement est une intériorisation
bénéfique. Je sais que je peux être happée dans une spirale infernale, mais je sais
dorénavant que j’ai moins besoin de courir après le temps, car ce ralentissement est
ancré et je peux désormais puiser la joie dans la réceptivité.

Connaissance de soi et vie de foi

CONNAISSANCE DE SOI ET VIE DE FOI

A l’occasion de l’enquête Ennéagramme et confinement 
Troisième volet

« Seigneur, que je me connaisse et que je te connaisse ! » Saint Augustin

Troisième série de  huit témoignages pour mieux comprendre les enjeux de l’Ennéagramme.
En guise de rappel pour les anciens, de découverte pour les nouveaux.
Dix-huit femmes – et oui 🙂 et six hommes qui font un arrêt sur image en période de confinement.
Neuf profils qui nous dévoilent un peu de leurs ressorts intérieurs, leurs combats, leurs ressources, leurs talents et leur liberté de les mettre au service.

Dans son Château intérieur, Thérèse d’Avila évoque sept demeures de l’âme, le Roi résidant dans la dernière. Pour s’y rendre, il faut traverser les six autres, dont les deux premières sont ceux de la connaissance de soi. Elles sont peuplées d’animaux étranges et de chausse-trappes dont nous avons aperçu quelques méandres à travers les témoignages de nos stagiaires.

De fait, plusieurs d’entre eux ont évoqué leur vie de foi: Alexandra donne quelque chose à voir d’un mouvement pascal, quand la confiance passe par risquer « l’heure de la main vide », selon l’expression de Christian Bobin dans Le Très-Bas. Eléonor traverse l’épreuve de l’inaction en la transformant en combat par la prière.

Par ailleurs, nos désirs, nos appétences, nos expertises, donnent quelque chose à voir de notre petite mission dans le monde: « Le propre de l’Esprit est d’éduquer le désir, écrit Jacques Philippe dans Appelés à la vie. […] Il y a de fait une coïncidence entre l’appel de Dieu et le désir le plus profond du cœur de l’homme. Dieu nous invite au don de nous-mêmes par amour, mais cela correspond aussi au désir secret qui nous habite. » Dès lors, mieux se connaitre peut aider au discernement spirituel.

S’en dégage qu’il y a des relations intimes entre connaissance de soi et vie de foi. Mais peut-être aussi des risques de confusions entre vie psychologique et vie spirituelle. D’où l’importance de les articuler sans les séparer, de les unir sans les confondre, pour reprendre l’expression de Jacques Maritain.

Pour distinguer les différentes dimensions de la personne et respecter leur lieu propre, dans le cadre de l’Ennéagramme et de la méthode Vittoz qui sont au cœur de ma pratique, j’ai choisi l’image des trois cercles de Simone Pacot.

Sœur Samuelle Mosaïques

Le cercle extérieur pourrait être celui du corps. C’est ce qui m’apparaît en premier: la couleur de la peau, des yeux, de la chevelure, la corpulence, la manière de se vêtir… Ce sont des caractéristiques extérieures, ce qui m’apparaît d’abord quand je rencontre une personne.

Le cercle suivant serait celui de la psyché, qui m’échappe déjà beaucoup plus: le tempérament de la personne, son histoire, sa culture, son éducation, ce qu’elle aime ou qu’elle n’aime pas, ce dont elle a peur, ce qui la met en colère etc. Pour y accéder, une relation plus personnelle est nécessaire.

Le troisième serait celui du cœur profond, de l’unicité de la personne. Nous pourrions le rapprocher de ce que saint Paul appelle l’esprit, Thérèse d’Avila la fine pointe de l’âme, d’autres le for interne. C’est le lieu de sa vie spirituelle, de son rapport à Dieu, un peu comme la septième demeure de Thérèse d’Avila où réside le Roi.

L’objet de l’ennéagramme est le deuxième cercle: il permet de faire la lumière sur nos traits de caractères psychiques, parfois inconscients. Depuis les Pères du désert, dont Evagre le Pontique, sont distingués plusieurs types de personnalité, auxquels correspondent des moteurs propres. « Il y a en chacun une passion principale autour de laquelle s’enlacent toutes les autres. C’est celle-là qu’il faut vous efforcer avant tout de dénicher. » écrit Théophane le Reclus au XVIIIè siècle. L’homme étant mu par la recherche du bonheur, selon Aristote et Saint-Thomas, il s’ensuit qu’en fonction des tempéraments, nous avons une appétence pour le bien spécifique, des excès de passion dont nous pouvons avoir du mal à nous défaire, une vertu et des talents propres à développer.

La méthode Vittoz quant à elle, s’occupe des deux premiers cercles. Comme démarche psychocorporelle, elle propose des moyens de prise de conscience qui permettent l’évolution via le corps, « qui ne ment jamais » selon l’expression d’Alice Miller. La psychogénéalogie peut la compléter heureusement.

Dans le cadre d’une anthropologie chrétienne, une déontologie sérieuse ne permet pas au thérapeute ou au formateur, de pénétrer dans le troisième cercle, lieu inviolable de la liberté de l’homme, de son intimité profonde, de ses choix propres, de sa volonté (seul l’accompagnateur spirituel, habilité et formé pour cela, peut éclairer la conscience).  C’est quand il s’y aventure, que peuvent surgir des risques de confusion de ces trois dimensions et les dérives afférentes.

Pour autant, l’homme ne peut séparer de manière étanche les différentes dimensions de sa personne. Il existe des interactions permanentes entre ces trois cercles: nous constatons qu’une baisse de forme aura une influence sur notre humeur et notre vie de prière. Et à l’inverse, notre vie intérieure peut rayonner sur notre visage. Il est donc nécessaire pour tendre à l’unité que nous fassions ces liens par nous-mêmes, au besoin à l’aide d’un accompagnateur spirituel.

En bref, l’Ennéagramme et la méthode Vittoz peuvent faire la lumière sur ce qui entrave l’exercice de notre liberté par des filtres psychologiques qui, indirectement, peuvent être des obstacles à l’accueil de la grâce.

Comme nous prenons soin de nos corps, qu’il soit malade ou bien portant, il est aussi possible de prendre soin de notre psychisme blessé et/ou grandir en liberté intérieure. Notre cerveau a des ressources souvent inexplorées, via la neuroplasticité, et l’Ennéagramme, la méthode Vittoz font partie de ces démarches (parmi d’autres) qui rendent possible un véritable changement de perspective, quand le « c’est plus fort que moi » entrave notre liberté.

L’Ennéagramme propose de mieux prendre conscience de sa vision spécifique de soi, des autres et du monde, afin d’« élargir l’espace de sa tente »(Isaïe, 54, 2) et mettre au service ses talents. Sans jamais renoncer à ce qui fait que nous sommes uniques dans le cœur de Dieu: nous sommes plus grands que nos caractéristiques, nous aspirons à plus grand que nous, nous sommes faits pour l’infini« Notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en Toi », selon l’expression de Saint Augustin.

Sœur Samuelle Mosaïques

 

 

« Commencer par soi, mais non finir par soi; se prendre pour point de départ, mais non pour but; se connaître, mais non se préoccuper de soi. » Martin Buber, Le chemin de l’homme

 

 

 

 

Dernier volet à venir: LA MÉTHODE VITTOZ COMME MISE EN MOUVEMENT PAR LE CORPS

L’Ennéagramme est une méthode de connaissance de soi et de compréhension des autres qui se transmet en groupe, par tradition orale. Il ne peut se réduire à une étude mentale qui en figerait les manifestations et  sa fécondité se trouve dans le mouvement, l’expérience, les échanges. C’est par eux que quelque chose de moi peut se révéler, qu’une prise de conscience peut jaillir.
En ce sens, le confinement est une frustration – les échanges humains qui sont au cœur de la méthode ne sont plus possible pour le moment. Mais il peut aussi se révéler une opportunité car la situation particulière peut-être un révélateur: ma réaction première et son développement dans le temps peuvent me surprendre moi-même. En tous cas, ils parlent de moi, de mon intérieur, de mes ressorts, de mes motivations profondes, parfois inconscientes.
C’est pourquoi l’idée d’un panel virtuel a germé et nos stagiaires y ont trouvé l’occasion de témoigner de leurs découvertes, un grand merci à eux! Le panel est la spécificité de la tradition orale et consiste à témoigner concrètement de ce qui se passe au-dedans et qui ne correspond pas toujours à ce que l’on voit au-dehors. Repérer ses points de blocage, ses ressources inutilisées en temps normal, ses voies de progression, ses talents. 
Sans doute ces témoignages peuvent présenter certaines parts d’incompréhensions pour qui n’a pas entrepris la démarche, qui ne saurait se faire sans le groupe hic et nunc. Cependant, la diversité des témoignages peut faire émerger quelque chose de cette démarche et c’est l’objectif de cette enquête.

Comme des oies sauvages

COMME DES OIES SAUVAGES
Témoignage de confinement /24
par Adeline, de base 9 en survie

L’esprit d’équipe des oies sauvages a pris tout son sens dès le début du confinement. Pour traverser d’immenses territoires lors de leur migration, elles se réunissent et forment un vol en forme de V. Cette façon de faire augmente leur efficacité de 71 % par rapport au vol d’une oie solitaire. Quand une oie quitte la formation en V, elle ressent plus fortement la résistance de l’air et la difficulté de voler toute seule. Elle essaye alors de rejoindre rapidement le groupe pour tirer avantage du pouvoir de la volée.

Pourquoi sauvage? Parce que le magma du volcan qui est en moi a atteint ma carapace! J’explose ma colère refoulée face aux incohérences, aux délires, aux supplices que  le gouvernement nous inflige. J’attends de rejoindre avec ma bannière ceux qui suivront le Seul qui nous garanti la vraie vie. Je suis armée, je suis prête, je n’ai pas peur! Mon instinct de survie est à vif.

Mise en perspective: je rends visite quotidiennement à mes parents, Maman a déclaré un Azheimer depuis quelques temps et Papa, le chef de la volée, bien fatigué, continue bravement, s’obligeant à tenir malgré les souffrances physiques et psychologiques imposées par les mesures gouvernementales en cette période d’épidémie. Je jongle entre chez moi et chez eux. Je veux que tout le monde soit bien! Chez les oies sauvages, lorsque le chef de la volée se sent fatigué, il quitte sa place pour se mettre à la fin de la formation en V, et une autre oie prend le commandement: Je vous présente mon aile 8!

Ma sœur cadette handicapée, sort le premier jour du confinement de l’hôpital, où elle était depuis quinze jours. Le foyer me demande de la prendre avec moi par précaution. Chez les oies sauvages, lorsqu’une oie est blessée, malade ou trop fatiguée, et qu’elle doit quitter la formation, d’autres oies quittent aussi le groupe pour l’accompagner dans son vol. Elles la protègent, l’aident à voler et restent avec elle jusqu’à ce que l’oie malade meure ou soit capable de rejoindre le groupe. Elles retournent alors à leur groupe ou créent une nouvelle formation en V. Après une heure de panique totale, j’accepte et évidemment je l’accueille avec moi, petite oie fragile et blessée. Mais qu’il est difficile de m’éloigner du groupe pour l’aider…

Les oies caquettent pour encourager celles qui sont en première ligne et ainsi gardent la même vitesse de vol. Je prends alors conscience que tous les manifestations d’amitié qui m’entourent de près ou de loin depuis toujours, me rassurent et m’annoncent que mes amis sont là et que je dois compter sur eux. Et tout commence. Nous étions trois, ma dernière fille, ma sœur et moi. Ça va aller! Mon fils et sa fiancée m’annoncent alors qu’ils prennent la route le jour même pour se confiner avec nous. Ok! L’aile 1 se déclenche: Organisation. Je donne des directives pour les horaires, pour les rangements, pour le ménage, pour les petits travaux de maison et de jardinage. Moi qui remets tout au lendemain, tout va être impeccable. Je peux vous dire qu’aujourd’hui, je découvre un champs de pissenlits à la place d’un beau gazon. Des natures mortes sont posées dans multiples endroits de la maison… ici un tas de vêtements, ici des livres, ici des chaussures, des boutures de plantes ou encore un vélo.

Le chef de la volée, mon père, est parti dans la Vie Éternelle. Il eut la grâce de recevoir les derniers sacrements, le rapatriement de son corps auprès de Maman et de toute sa volée, entouré jusqu’au cimetière de ses enfants, de quinze de ses petits-enfants et sept de ses arrières-petits-enfants qui avaient pu rejoindre le vol, sans compter des amis si proches, véritables franges d’or dans ces nuages noirs. Le bruissement de nos ailes réunies nous a porté et soutenu lorsque l’un se sentait faiblir. De l’instant où il partit à l’hôpital pour déficience cardiaque (il n’y a pas de hasard…) et jusqu’à son inhumation, toutes les oies ont prit chacune sans exception la fonction et la position qui leur étaient attribuées. De près ou de loin, toujours dans la même direction et dans le même but.

Aujourd’hui, il y a des choix et des décisions à prendre, pas facile pour mon 9… Mais à travers ces événements douloureux, j’ai accueilli mes émotions en remerciant Dieu des qualités d’harmonie dont il m’a dotée. J’ai également appris à accepter mes défauts et à travailler sur le fait que décharger n’est pas abandonner, et qu’il fallait savoir compter sur chacun d’entre nous.

Apprivoiser la souffrance

APPRIVOISER LA SOUFFRANCE
Témoignage de confinement /23
par Perrine, de base 7 en survie

Quand le confinement a commencé, j’ai tout de suite réagi positivement« Le changement, pas de problème. On va s’adapter, créer. Je vais proposer des accompagnements en ligne, faire des ateliers, organiser des Skype, des apéros, trouver des moyens de garder tout le monde connectés et ensemble, apporter de la joie et de l’optimisme… »

J’ai rapidement mis en place une organisation, des règles, vérifié l’état des stocks pour faire la liste des approvisionnements nécessaires, réuni mon équipe pour leur donner des conseils et instituer un rendez-vous café virtuel et convivial tous les jours… J’étais connectée 10h/jour, débordante d’énergie, de projets, d’envies… Je jonglais sans problème entre mes deux métiers, la préparation de bons petits plats pour ma famille, les rendez-vous Skype le soir, les cours de yoga et la marche, cinq livres différents commencés…

Je n’étais pas très inquiète. Ce n’était qu’une période un peu différente à passer, une de plus car je vis au Liban où j’ai appris à manœuvrer avec une instabilité fréquente, mais tout irait bien. Et puis, je me considère très privilégiée en étant en couple et pas toute seule, en vivant dans un agréable appartement que nous avons aménagé comme un cocon, avec une belle terrasse fleurie…

Et puis, un jour, j’ai tout d’un coup compris que ce n’était pas si simple et que j’avais volontairement occulté ce qui pouvait être enfermant et douloureux. Quand j’ai réalisé le travail, sans moyens, des personnels hospitaliers dépassés, dont des amis, des membres de ma famille; la souffrance et l’isolement des malades qui mourraient seuls, et que cela pouvait arriver à mes parents, les gens que j’aime; que j’ai pensé à ma chère grand-mère en Ephad confinée dans sa chambre du haut de ses 99 ans… j’ai littéralement craqué. Les larmes ont coulé à flot, une tristesse immense m’a envahie et j’ai réalisé non pas dans ma tête, mais dans mon cœur, la réalité de la situation ou, du moins, certaines réalités liées à la situation…

L’angoisse aussi est arrivée, de me savoir enfermée dans ce pays que j’aime, qui m’a adoptée, que je considère comme mien, mais si loin de ma famille et de mes amis d’enfance… Les frontières fermées représentent une atteinte à ma liberté physique très douloureuse et anxiogène.

Je suis dans la gratitude d’avoir eu ce réveil, cette prise de conscience qui m’a permis de sortir de mes mécanismes de défense pour tendre vers plus de mesure, de stabilité et de sérénité. Depuis, et grâce à l’ennéagramme, j’accueille mes émotions et les jours sans. J’ai accepté d’avoir peur, d’être parfois triste. Et comme j’ose le dire, je sens comme un soulagement autour de moi. Sans doute mon entourage se sent plus accueilli aussi dans ses émotions. « Ah, même toi? Alors… C’est normal ? » Ces cœur-à-cœur sont puissants et doux, et tellement plus authentiques que cet éternel sourire qui peut être parfois un masque inconscient.

J’ai, à la fois, fait des choix au milieu des multiples options offertes (conférences, apéros, rendez-vous, cours en tout genre, films, livres…) en gardant un cours de yoga tous les jours, à la même heure, même si j’avais d’autres propositions alléchantes… Et j’ai aussi appris à lâcher-prise en ne mettant pas de réveil, en acceptant de travailler plus certains jours que d’autres, à refréner ma quête de plaisir et de zapping pour être là, pleinement, lors d’un Skype, d’un appel, même d’une heure. J’ai enfin réalisé que la liberté dont j’ai le plus besoin est celle de l’esprit et de l’âme. J’ai besoin de temps et d’espace calmes pour rêver, penser, imaginer, créer, méditer et prier. Et je suis d’autant plus disponible aux autres quand ils m’autorisent ces temps solitaires.

Et vous savez quoi? Que c’est bon de prendre le temps, de goûter aux plaisirs uniques et simples, d’avoir le cœur grand ouvert, d’être en lien, d’être à l’écoute des autres même dans la tristesse et la peur, de lâcher un peu la tête, les projections, les idées et de vivre maintenant, là, tout de suite, dans l’Espérance et la sérénité!