du goût conscient

MANGER CONSCIEMMENT
Christophe André
Sens & Santé, printemps 2019

« C’est un exercice classique des groupes de méditation en pleine conscience : les animateurs distribuent aux participants un grain de raisin sec. Puis, ils invitent chaque personne à l’observer, le renifler ; le poser sur sa langue pour en percevoir la texture et les premières saveurs, avant même de le mâcher; lui donner un premier coup de dent, s’arrêter pour explorer l’explosion de son goût dans la bouche; prendre ensuite tout son temps pour le mastiquer, le savourer, avant de l’avaler ; et rester encore quelques instants à observer la rémanence de son goût, les fantômes de ses saveurs…

Le tout en observant les pensées apparaissant durant l’exercice (bizarre ce qu’on nous fait faire…, à quoi ça sert tout ce cirque?), en accueillant les sensations ou impulsions prenant naissance dans le corps (la bouche qui salive, qui a envie d’avaler le grain d’un seul coup). L’exercice dure dix minutes environ ; dix minutes pour déguster un grain de raisin ! Ensuite, quelques questions sont posées à chaque participant: qu’avez-vous ressenti et vécu durant l’exercice? Procédez-vous habituellement ainsi avec un grain de raisin? Qu’est-ce qu’une telle attitude (prendre son temps, observer, ressentir) peut éventuellement vous apporter dans la vie?

La plupart des personnes sont surprises par la richesse de l’exercice: j’ai ressenti une impression de satiété avec un seul grain de raisin, étonnant!, je n’avais jamais réalisé toutes les saveurs contenues dans un grain de raisin sec, en général, je les avale sans y penser, c’est la première fois que je prends conscience de leur vraie saveur, je me rends compte que beaucoup de choses dans ma vie fonctionnent sur ce registre: je ne prends jamais le temps de ressentir et de savourer, de ralentir, de m’ouvrir à ce que je fais…

La méditation de pleine conscience peut apporter beaucoup de changements à notre manière de vivre au quotidien, et c’est d’ailleurs son but: ne pas se limiter à une série d’exercices apaisants, bien séparés de notre vie réelle (un temps pour méditer, puis tout le reste pour stresser!), mais nous transformer, modifier notre manière de vivre et d’être au monde. Et parmi ses mille et une conséquences, figure le changement de notre rapport à la nourriture et l’alimentation.

Trop souvent, nous ne sommes pas présents à ce que nous mangeons, parce que notre attention est tournée ailleurs: vers nos pensées et ruminations, vers des distractions (radio, télé, ou pire, usage d’écrans), vers des discussions (si nous sommes en groupe) ou vers une autre activité.

Johann Wilhelm Preyer

L’apprentissage de la méditation nous pousse à comprendre qu’il est précieux de régulièrement manger en pleine conscience, et d’être attentif aux aliments et à notre corps. Ce faisant, nous aurons plus de discernement quant à notre envie de manger : véritable faim? Ou simple réflexe conditionné, envie de manger parce que c’est l’heure, parce que nous sommes stressés, parce que nous nous ennuyons? Ou encore désir de lien et de partage social? Se nourrir en pleine conscience nous offre également plus de discernement quant à notre ressenti de satiété: ai-je vraiment besoin de me resservir de ce plat? Ai-je encore faim? Est-ce une simple gourmandise ? Ou la pensée qu’il ne faut pas gâcher ou jeter ce qui reste dans mon assiette? Mais alors pourquoi le jeter dans mon corps plutôt qu’à la poubelle?

C’est simple, n’est-ce-pas? Simplement manger, en pleine conscience, pleinement présent à ce que nous faisons, ressentons, pensons… Pas forcément à tous les repas, mais régulièrement, une fois ou deux par semaine, prendre son temps, approfondir la rencontre avec notre nourriture, reposer sa fourchette, terminer une bouchée avant de passer à la suivante.

Quel intérêt à cela?

D’abord, protéger notre santé: aujourd’hui, et sans doute pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, une grande partie de la population mondiale (du moins en Occident et dans les pays émergents) n’est plus confrontée à la rareté mais à la pléthore.

La nourriture est omniprésente et relativement bon marché; il suffit de tendre le bras pour en disposer, sans effort de préparation ou d’accommodation, à toute heure du jour ou de la nuit. Les effets de cette pléthore sont dévastateurs: nous mangeons trop, trop souvent, et mal de surcroît (aliments saturés en sucre, sel et exhausteurs de goût).

De nombreuses études de psychologie expérimentale ont étudié ce qu’on appelle le régime de cafétéria: avoir à volonté des aliments attirants car très variés, très salés, très sucrés, etc. Ce type de régime a été proposé à des rats de laboratoire (dont l’alimentation et le métabolisme sont très proches des nôtres): des souches de rats jumeaux sont confrontées soit à un régime normal soit au régime de cafétéria; dans les deux cas, ils ont accès libre à la nourriture.

Les résultats sont nets: les rats de cafétéria deviennent très rapidement obèses et diabétiques. Et encore, ils ne regardent pas la télé et ne sont pas exposés à des publicités les incitant à grignoter à toute heure pour éviter les coups de pompe… Les humains, si!

D’où une épidémie de diabète et d’obésité inquiétante dans tous les pays soumis à cette martingale infaillible: pléthore de mauvaise nourriture, sur fond d’incitations multiples à trop manger, et trop souvent. Manger en pleine conscience nous immunise peu à peu face à ces incitations et impulsions à tout avaler machinalement. En pleine conscience, on réalise beaucoup mieux que ce que l’on mange est trop gras, trop sucré, trop artificiel, et que l’on mange trop, trop vite.

Ensuite, manger en pleine conscience fait de nous des humains plus avisés et respectueux de leur environnement, en nous aidant à comprendre la valeur de tout ce qu’il y a dans notre assiette. D’où viennent ces fruits et ces légumes? À qui les ai-je achetés? Qui les a cultivés, cueillis, acheminés vers moi? Puis-je prendre conscience de tout ce qu’il a fallu de bienfaits de la Nature, et d’efforts humains, pour que cette nourriture arrive dans mon assiette? Ce serait une erreur et une faute de ne pas la respecter. Et la respecter, c’est la savourer, ne manger que ce dont mon corps a besoin, ne pas la gaspiller, et la partager…

Notre société a brisé notre rapport à la nourriture, nous a fait oublier son caractère sacré: reprenons-en conscience!

Santé et sacré, voilà pourquoi il est précieux de régulièrement revenir à la présence et à la conscience: dans le silence et la lenteur, se recueillir pour savourer chaque bouchée. En observant son corps. En interrogeant son esprit. En se sentant heureux d’être en vie. »

 

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