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Jean Calvin et la base 1

Jean Calvin par Holbein

JEAN CALVIN 
Un archétype de base 1 en social*
par Pascal

Jean Calvin (de son vrai nom Jean Cauvin), né à Noyon en Picardie le 10 juillet 1509, évoque le type même du réformateur intègre, droit et rigoureux, autrement dit la base 1. Il est avec Martin Luther (vraisemblablement de base 1 aussi), un des pères de la Réforme en Europe. Destiné à la prêtrise, il sera juriste (comme Tertullien, père de l’Eglise), humaniste très doué (il a appris le latin, le grec auprès d’André Alciat et l’hébreu). Il fut un temps condisciple d’Ignace de Loyola (archétype de base 3 du catholicisme et fondateur de la Compagnie de Jésus) au Lycée Montaigu à Paris. Après donc avoir étudié le droit à Orléans et à Bourges, il revient à Paris, fréquente les milieux humanistes (Marguerite de Navarre), lit intensément la Bible dans de nouvelles éditions (Saint Augustin, Erasme et Lefebvre d’Etaples). A Paris, il éprouva une conversion subite : « Dieu dompta mon cœur à docilité qu’en l’égard à l’âge était trop endurci en de telles choses ».

Rappelons que la personne de base 1 éprouve la peur d’être mauvais, corrompu et imparfait. La colère est sous-jacente, toujours là mais jamais exprimée (cela ne se fait pas). C’est un discipliné, un amoureux de l’ordre, de l’obéissance à la loi. Pour Calvin comme pour Luther, le monde est imparfait, il faut donc l’améliorer, le réformer, le changer. Le père de l’Institution Chrétienne, son œuvre majeure, est celle d’un idéaliste recherchant la perfection, le meilleur en tout, le plus juste et le plus vertueux.

Son image est celle d’un homme sévère jusqu’à l’austérité (flèche 7 peu actionnée), froid jusqu’à la rudesse, sec jusqu’à la tristesse (flèche en 4). S’il est vrai qu’il n’a pas le profil ni la silhouette d’un Martin Luther, presque Rabelaisien (sans doute un type 1 de sous-type tête-à-tête, vu ses propos sur le mariage et la sexualité; ses Propos de table, écrits à la fin de sa vie, où il confine parfois à l’outrance contre les juifs ou les paysans révoltés), Jean Calvin est pourtant un homme qui a suscité de nombreuses amitiés fidèles, galvanisé des foules et séduit nombre d’intellectuels de son siècle: c’était un passionné, un passionné à sang froid mais un passionné tout de même.

Les personnes de base 1 et de sous-type social sont épris de justice, de moralité et de vérité. Ce sont souvent des animateurs et des enseignants talentueux qui ont à cœur de donner l’exemple et qui acceptent difficilement les imperfections chez eux comme chez les autres (on ne plaisante pas). Poursuivi en France parce que favorable aux thèses luthériennes et suite à l’Affaire des Placards, Calvin se réfugie en Suisse puis à Strasbourg avant de revenir à Genève en 1541. Il entreprend alors d’en faire une ville exemplaire (la Rome protestante), un modèle de la nouvelle manière de croire et de vivre. Il impose une sévère discipline morale aux habitants et rend obligatoire la fréquentation du culte. Lui, le théologien laïc, détermine jusque dans les moindres détails la vie religieuse, civile et morale de la cité. Les citoyens sont surveillés dans leur vie publique comme dans leur vie privée. Cela n’est pas sans faire penser aux travers de la base 1: rigidité, manque parfois de tolérance: pourquoi tolérerais-je un tel comportement alors que moi-même je fais tout pour l’éviter (son code de valeur et de morale sont inflexibles).

Deux exemples illustrent cela : l’affaire Michel Servet, du nom d’un médecin espagnol qui avait échappé à un procès d’inquisition à Vienne qui fût arrêté à Genève et accusé par Calvin d’hérésie (il niait la Trinité de Dieu) et fût brûlé vif. Par ailleurs, Calvin s’opposa farouchement à l’attitude de Sébastien Castellion qui plaidait pour la tolérance envers les hérétiques et pour les libertins prônant en cela une vie libre (concubinage). Toute sa vie, Jean Calvin a beaucoup travaillé, étudié, a brûlé sa vie non dans le plaisir (comme pourrait le faire une personne de base 7) mais dans le travail acharné les nuits passées en labeur. A Genève, de 1541 à 1564, il fut un véritable réformateur: il réalisa plus de 2000 sermons, prêchant deux fois le dimanche et trois fois durant la semaine, sermons qui duraient plus d’une heure et donnés sans notes. La personne de base 1 en mode social est un discipliné, non seulement il adhère aux règles et aux coutumes sociales, mais il les épouse et les respecte avec vigueur, les imposant aussi aux autres: c’est l’image du croisé (Calvin a d’ailleurs beaucoup de points communs avec Saint Louis).

Calvin était favorable au mariage: en 1540 ses amis lui présentèrent Idelette de Bure, veuve d’un anabaptiste converti. En 1542 elle donna naissance à un garçon Jacques, qui mourut rapidement. En 1549 ce fut à son tour de mourir: Calvin fut effondré.  Il écrira à son ami Pierre Viret : « J’ai été privé de la meilleure amie de ma vie et de mon ministère » (flèche 4 activée qui explique aussi son amour pour la musique).

Calvin le puritain a su s’entourer de part son sous-type social. Au début de sa carrière: Marguerite de Navarre, puis à Bâle et à Genève de Guillaume Farel, de Martin Bucer à Strasbourg et enfin Théodore de Bèze à la fin de sa vie. Il fut un propagateur actif, un logicien, un systématicien absolu en même temps qu’un organisateur né. Dans son œuvre principale L’Institution Chrétienne, il cherche à faire un résumé de ses vues sur la théologie chrétienne en parallèle à ses commentaires. En 1536, la première édition comportait 6 chapitres, la dernière en 1559, 80. Il rédigea par ailleurs des commentaires de tous les livres de la Bible, une nouvelle liturgie, un catéchisme pour les enfants et des ordonnances ecclésiastiques, favorisa la création d’un consistoire et d’un tribunal ecclésiastique. Il accueillit les protestants anglais et écossais comme John Knox. Calvin est sincèrement soucieux d’améliorer le sort de l’humanité, prêt à aller dans les tranchées pour obtenir le changement qu’il demande. Il est persuasif et prêt à se mettre en quatre pour que les autres rejoignent les causes et les croyances qu’il défend (aile 2).

En 1555, il fonda l’Académie (établissement supérieur qui devint l’université de Genève avec Théodore de Bèze qui en fut le recteur): on y forma des ministres du culte, notamment ceux qui furent envoyés en France au risque de leur vie suite à l’Edit d’Henri II. Il insiste comme Luther sur la Bible, la parole de Dieu: pour parvenir à Dieu le créateur, il faut que les écritures saintes soient guides et maîtresses. Il se distingue de Luther, qu’il ne rencontra d’ailleurs jamais, en insistant sur la corruption absolue de l’homme et sa prédestination. Il supprime par ailleurs les autels, les anges et les bougies dans l’église. A l’automne 1558, Calvin est atteint de fièvre, il a gravement souffert de l’estomac et des intestins plus des migraines: ce n’était pas un sous-type survie, sa santé et son confort matériel passaient après sa mission, son ministère. Son dernier sermon a lieu à la cathédrale Saint-Pierre le 6 février 1564. Il mourut le 27 mai de la même année à 54 ans. Il s’est infligé beaucoup de privations (sommeil, nourriture), a énormément travaillé, étudié pendant de longues heures le jour et la nuit. Il voulut que sa tombe soit anonyme pour que personne ne vienne s’y recueillir.

Farel fut son héritier. Le calvinisme se développa en Allemagne, aux Pays-Bas, en Ecosse, en Angleterre et en France. Lors de la Révolution Anglaise, les puritains rédigèrent la confession de foi de Westminster. Le mouvement s’étendit en Amérique du Nord, en Afrique du Sud et en Corée. Max Weber, en 1904-1905, le sociologue a montré par ailleurs le rôle du calvinisme dans la formation et l’esprit capitaliste moderne (renoncement au monde, sens de l’effort, frugalité, sobriété et esprit d’économie). S’il ne fut pas une personne facile, Jean Calvin a été un grand systématicien, un excellent organisateur et un grand propagateur de la foi. Il est l’un des réformateurs majeur du XVIè siècle avec l’allemand Martin Luther et le suisse Ulrich Zwingli. Goethe, autre archétype de base 1 célèbre, n’a-t-il pas dit : « à celui qui s’efforce sans relâche, on peut accorder le salut ».

* L’archétype est un représentant connu et supposé d’un type de l’ennéagramme, l’hypothèse reposant sur des éléments caractéristiques de sa vie ou de son oeuvre. 

A chacun sa vertu

Vertu ou Sibylle Agrippa, 1480-1503

A CHACUN SA VERTU

A la fin du premier module de l’ennéagramme, chaque participant repart avec une vertu propre selon le principe thomasien de la connexion des vertus: de même qu’il y a plusieurs versants pour l’ascension d’une montagne, un seul suffit pour arriver au sommet; de même si nous repérons notre vertu principale, toutes les autres viendront avec elle.  Ainsi, en cultivant l’unique vertu de courage, les personnes de base 6 deviendront plus sereines (vertu de la base 1), humbles (vertu de la base 2), vraies (vertu de la base 3), équanimes (vertu de la base 4), généreuses (vertu de la base 5), sobres (vertu de la base 7), douces (vertu de la base 8) et capables d’action juste (vertu de la base 9).

La tradition orale de l’ennéagramme depuis Ichazo attribue aussi à chaque base une vertu propre, lui faisant correspondre une passion, autrement dit un défaut. Certains auteurs y ajoutent judicieusement une contre-passion, qui est comme la singerie de la vertu par l’anesthésie de la passion. Fidèles à une anthropologie classique, nous lui préférons la tradition de l’Ethique d’Aristote, notamment par le biais du travail de Norbert Mallet, Devenir soi-même avec l’ennéagramme. Ces deux traditions ne sont pas contradictoires mais diffèrent par leurs définitions de la passion et de la vertu, et partant par leur mode d’application.

Pour Aristote et saint Thomas, l’homme est naturellement attiré par le bien. Cependant, créature finie, il ne peut appréhender totalement l’ensemble des facettes du bien. Une des caractéristiques de cette finitude est un tempérament spécifique, qui donna lieu depuis Evagre le Pontique à de nombreuses typologies. En fonction de ce caractère, l’homme est attiré par tel ou tel aspect du bien, qui est sa voie propre vers le bien. Ainsi les personnes de base 5 sont particulièrement attirées par la clarté, celles de base 4 par l’absolu, celles de base 3 par la réalisation etc.

A cette orientation positive correspond une passion, un moteur, une énergie, un appétit, un désir primordial; qui la met en mouvement. C’est la connaissance en 5, l’intensité en 4, l’action en 3. Elle est, pour Aristote, éthiquement neutre.

Dans un monde idéal, chaque voie vers le bien conduirait de la même manière chacun au bien universel. Mais force est de constater que chacun reproduit aussi les mêmes travers, rencontre les mêmes écueils, manifeste les mêmes manques, reproduit les mêmes comportements excessifs qui peuvent blesser et nuire tant à soi-même qu’aux autres. C’est comme si l’endroit de notre attirance vers le bien était aussi celui de notre fragilité: celui qui est fort (base 8) a tendance à abuser de sa force et être brutal; celui qui est attiré par la perfection peut devenir perfectionniste (base 1), celui qui aide les autres peut utiliser son talent pour se rendre indispensable (base 2), celui qui apporte paix et harmonie peut en perdre son opinion propre (base 9) etc…

Il y a donc entrave, dysfonctionnement à l’accomplissement de cette orientation positive. La foi chrétienne en donne une raison: le péché originel, qui détourne l’homme de la réalisation de son bien propre. La psychologie, toutes écoles confondues, en rejoint le constat: l’homme se développe autour d’une blessure, qui engendre une cristallisation de ses comportements pour un plus jamais ça: un mécanisme de défense. En se cristallisant, ce mécanisme de défense devient omniprésent même quand il n’est pas utile, réduit le champ de vision, se transforme en excès de passion. Pour fuir la souffrance, la personne de base 7 multiplie les plaisirs, jusqu’à la gloutonnerie; pour fuir la banalité, la personne de base 4 recherche l’intensité, jusqu’à se mettre en danger, etc.

Parfois, face aux dommages engendrés par ces excès, la personne peut se réfugier dans une posture opposée, de défaut de passion (qui correspond à la contre-passion de la tradition orale): les personnes de base 8 vont anesthésier leur force vitale, celles de base 7 verser dans l’austérité, celles de base 3 vont se mettre excessivement en retrait; jusqu’à risquer de perdre la passion qui les meut.

Pourtant la vertu du type n’est pas négation de ce vers quoi le porte sa nature, mais toujours selon Aristote, médiété entre l’excès et le défaut de la passion. Ainsi face au danger et à la peur qu’il engendre, le courage en base 6 est le juste milieu entre la couardise et la témérité. Elle va nécessiter volonté et répétition pour devenir habitus selon l’expression aristotélicienne; avec deux bonnes nouvelles : le signe d’une vertu acquise pour Aristote est le plaisir et la vertu propre d’une base correspond à sa petite mission dans le monde. Ainsi personne mieux que la base 6, ne peut être activer la vertu de courage, qui ne peut exister sans peur.

Car l’enjeu du développement de la vertu propre n’est rien d’autre que le talent, à mettre au service du monde, et que l’excès et le défaut de passion stérilisent. C’est ainsi que pour rendre le monde plus beau, la personne de base 1 ne devra ni se rigidifier ni tout laisser tomber mais activer sa vertu de sérénité. Pour prendre soin, la personne de base 2 devra passer par l’humilité et la gratuité du don. Pour apporter la joie au monde, la personne de base 7 ne devra ni s’empiffrer ni devenir austère, mais goûter et partager les plaisirs de la vie (c’est d’ailleurs dans cette mesure qu’ils seront vraiment des plaisirs) etc.

Comment tendre vers sa vertu propre? En soi, l’ennéagramme n’est qu’une cartographie qui donne une carte et une boussole pour repérer son talent et reconnaître la vertu afférente. Il ne donne pas les moyens de s’y exercer. C’est là qu’intervient la méthode Vittoz, à double titre: par le biais du corps, prendre conscience d’où se porte mon attention, repérer quand je suis enferré dans mon mécanisme de défense; et mettre en place librement le juste positionnement en fonction des circonstances.

Et si l’unité de la personne était un chemin possible, entre les désirs de son cœur, les raisons de sa tête, les manifestations de son corps et… sa vie spirituelle ? Car si la distinction de ces plans est vitale; ils s’interpénètrent au quotidien, l’homme ne peut les séparer en lui-même. Et selon Jacques Philippe dans Appelés à la vie:  « Le propre de l’Esprit est d’éduquer le désir. […] Il y a de fait une coïncidence entre l’appel de Dieu et le désir le plus profond du cœur de l’homme. Dieu nous invite au don de nous-mêmes par amour, mais cela correspond aussi au désir secret qui nous habite. »

Enneagram rhapsody

ENNEAGRAM RHAPSODY
par Marie
de base 8

 « Je suis submergé par toutes ces personnalités! » Les Rivers Crossing, dans une reprise de BohemianRapsody de Queen, s’essaient à une autre manière d’aborder la typologie de l’ennéagramme. Outil au service d’une meilleure connaissance de soi et d’une meilleure compréhension des autres, il nous aide à voir plus profondément en nous, au niveau des motivations souvent inconscientes qui nous habitent. Pour prendre de la distance avec nos automatismes et avancer vers plus de liberté intérieure.

« Ouvrez les yeux », demandent-ils. C’est bien le cœur du sujet. Le principe de l’ennégramme est que nous avons une manière de voir le monde qui correspond à un neuvième de la réalité. Elle est tout notre monde, mais elle n’est pas le monde entier. Le chemin auquel il nous invite est d’élargir l’espace de notre tente, voir plus loin et plus large que ce qui nous est familier, sortir de notre zone de confort, ouvrir les yeux.

Le spectacle commence au piano, dans un style lyrique et doux. Il est accompagné du chœur de l’introduction et de légères lumières. Quoi de mieux pour introduire le type 4? La voix pleine d’émotions, il déclare avoir « besoin de plus de sympathie ». Besoin d’attention du 4, peur de ne pas être vu, faible estime de soi. Mes sentiments vont et viennent, au gré du regard de l’autre, tels un yoyo qui le fait se sentir vivant. Puis, une envolée lyrique nous ouvre à l’originalité, la profondeur et le sens de l’absolu des personnes de base 4. Car au même endroit se trouve en lui, comme en chaque base, la faille et la lumière, le travers et le talent.

Avec la base 7 qui lui succède, le ton reste étonnamment mélancolique, au regard de l’image de joyeux drille que cette base peut donner. La souffrance est au cœur de sa problématique, en creux. Les personnes de base 7 passent souvent leur vie à fuir contrainte, enfermement, souffrances, au risque de d’un jour être submergé par elles. Leur voie d’évolution sera la sobriété pour ne pas céder à l’étourdissement et oser avancer en eau profonde. Ce qui ne changera pas leur nature, le couplet s’achevant sur une invitation à partir en soirée, où une place nous sera gardée… par une personne de base 2. Jolie transition.

« Drama ou ouou! », s’exclame le 9, « Pouvons-nous juste tous bien nous entendre? » Cette soif d’harmonie se mêle à une poussée de voix puissante, révélation de la force du 9 qui, quand il s’agit de paix, peut sortir les crocs, « parce que la paix est tout ce qui compte ». S’il se laisse entraîner par sa peur du conflit et de l’affrontement, il ne pourra pas activer sa vertu, l’action juste. Le travail des personnes de base 9 va donc être de contacter cette colère qui les habite et qu’ils se cachent à eux-mêmes par peur des conséquences, pour faire confiance à leur corps et se positionner quand cela est nécessaire.

Après un interlude musical qui annonce très bien le besoin de solitude et de silence des personnes de base 5, le chanteur quitte son piano pour dire: « Au-revoir tout le monde, je dois partir, j’ai encore trop de choses à penser ». Sobre, clair, efficace. Donner de soi, de son temps, de son savoir, est un chemin long et ardu, avec comme fruit un moment de musique bref sans doute, mais tout en délicatesse et profondeur. Car la générosité est bien ce que les personnes de base 5 ont à apporter au monde, de manière privilégiée.

« Mama ou ouou ! » Le 4 revient sur le devant de la scène (parce que c’est sa forme !), se jette à genoux devant le public et reprend son refrain lyrique: « Quelquefois je ne sais même plus qui je suis! » s’effondre-t-il. Batterie au rythme d’un cœur et solo de guitare électrique…

Puis la musique prend un tournant léger et joyeux, un rythme enjoué et presque drôle pour introduire la base 2. Avec un peu d’ironie, le chœur refuse son aide et le ton prend des accents dramatiques, presque agressifs : « Laissez-moi faire quelque chose, que tout le monde m’aime, je vous en prie! » Car la personne de base 2 est taillée pour le service, le care of, mais se rend rarement compte que son moteur, le besoin d’amour et de reconnaissance peut devenir envahissant: explosion de lumières sur scène qui peut figurer la lumière qui jaillit quand par la vertu d’humilité, les personnes de base 2 peuvent apprendre la gratuité du don.

Changement radical d’atmosphère avec la base 6 : le chanteur se cache dernière son piano, inquiet. L’agressivité demeure mais ce n’est plus celle qui veut agir pour l’autre mais qui veut s’en protéger. Les dangers sont multiples face à cette multiplicité de caractères dont on ne peut prévoir à tous les coups les réactions. Il lui en faudra du courage pour affronter sa peur et développer la loyauté et la droiture qui caractérisent les personnes de base 6.

Le 1 « ne lâchera jamais l’affaire, jamais ! – Lâche l’affaire » répète encore et encore le chœur dans un martèlement régulier. Une réponse : « Non, non, non, non, je ne lâcherai pas l’affaire! » Car si je la lâchais, la beauté du monde serait en danger. L’action de chacun est requise et le travail toujours inachevé pour mettre de l’ordre dans le chaos avec rigueur, précision et détermination. Le challenge pour cette base sera pourtant bien de lâcher le contrôle, oser prendre du repos et laisser courir la vie dont l’imperfection peut révéler la beauté.

Sunlights et feux d’artifice sur scène ! C’est l’entrée de la base 3. La lumière obéit à l’injonction de celui pour qui l’image, l’efficacité et la performance sont au cœur. Mais ne nous y trompons pas, ce n’est pas un arriviste, un opportuniste, mais bien plutôt un amoureux de l’amour dont la croyance est que pour être aimé, il est important de réaliser. Et pour que ses talents d’entrepreneur puissent donner leur fruit, son chemin passera par l’accueil de ce cœur dont il n’écoute pas les informations, par peur d’être ralenti.

En apothéose, un long morceau de rock nous fait entrer dans l’univers de la base 8 : force, élan de vie, énergie considérable qui prend tout l’espace, voix roque et puissante. « Si tu me gênes, tu vas mourir » : la vie est une jungle où le plus fort gagne pour protéger le plus faible. « Si tu ne peux pas le faire, tu ferais mieux de t’éloigner de moi ». Justicier, ennemi de la mollesse et de la paresse, il fuit la faiblesse, et la sienne d’abord. Pourtant, l’interlude à la guitare électrique qui se prolonge au piano dans un registre plus doux révèle le défi de la base 8 : la douceur, dont il est le hérault. N’est-elle pas le signe de la vertu de force ?

« Tout le monde compte de manière égale », c’est le mot de fin qui aurait pu être prononcé par une personne de base 9, dans une atmosphère englobante et douce. A l’instar du personne n’est indispensable, il envoie un chacun est précieux. Le monde a besoin d’amélioration constante (1), de care of (2), de réalisation (3), de connexion émotionnelle (4), de science (5), de vigilance (6), d’enthousiasme (7), de force vitale (8) et d’harmonie (9). Ôter une manière de voir le monde, il perd son équilibre. Reconnaître humblement quelle est sa petite mission pour la mettre au service, est un des enjeux de l’ennéagramme.

Petit bémol à cette tentative de mise en forme : cette idée de « faire le test » à la fin de la chanson. On ne peut demander à une machine de nous dire qui nous sommes et chacun est le seul à connaitre ce qui le meut, à son rythme. C’est le cœur de la déontologie de la tradition orale de l’ennéagramme. C’est toute la beauté, la délicatesse et la complexité de cet outil qui engage autonomie et responsabilité. Deux jours en groupe ne sont pas trop pour passer du 2D au 3D et se laisser émerveiller par les richesses des vies intérieures, à commencer par la sienne. Et si vous tentiez l’expérience ?

 

Travailler ou danser ?

TRAVAILLER OU DANSER ? 
par Sophie
de base 1

Toute perfectionniste que je suis, j’avais écrit, immédiatement après le stage, un texte métaphorique: je suis un brouillon. Trois mois plus tard… il n’est toujours pas envoyé évidemment. Parce que je considère tout ce que je fais comme un brouillon, j’ai souvent renoncé à finir mes projets, ne voulant jamais qu’ils soient figés dans une forme imparfaite. Et bien sûr… acte manqué… aujourd’hui, je ne retrouve plus mon texte!

Quand je préparais mon mémoire de recherche, un jour, j’avais plusieurs semaines de retard pour rendre une fiche de lecture analytique. À tel point que la directrice de mémoire se demandait si je savais bien lire et écrire! Ma fiche s’allongeait et se réorganisait sans cesse, je n’y voyais que brouillon à reprendre. L’outil numérique aidant à effacer, couper, coller à l’envi, je ne voyais plus la trace des heures de travail passées à faire et défaire. Je n’aimais pas relire mes brouillons alors souvent je recommençais, repartais d’une nouvelle feuille blanche.

Si bien qu’au bout du compte, je m’enlisais, estimant que le résultat n’était pas à la hauteur d’autant de travail. Et de fait, j’étais tombée dans une spirale vicieuse: je n’y voyais plus clair et mon travail était arrivé à un point de qualité au-delà duquel mes prétendues améliorations n’apportaient aucun nouvel élément substantiel. Il fallait que j’arrête, ne me sentais pourtant toujours pas prête à l’envoi. Je stagnais, découragée, incapable d’y mettre un point final. Jusqu’au jour où une amie chercheuse universitaire m’a dit: « ce que tu appelles brouillon, c’est sans doute ce que l’on attend de toi ». Déclic. Pour l’anecdote, deux ans plus tard, quand j’ai rendu mon mémoire en entier, j’ai choisi une mise en page sobre et sans illustration, même en première page, signifiant ainsi que le travail n’était pas achevé… Je me suis même aperçu après coup qu’il y restait plusieurs coquilles. Paradoxe du perfectionniste qui rend un travail qui pourrait à certains égards sembler bâclé.

Le remède pour soigner mon perfectionnisme aigu? Me forcer à finir tout projet entrepris, quitte à me frustrer en ne commençant pas un projet tant que le désir et la volonté de le finir ne sont pas au rendez-vous. Je sais alors que je dois aussi veiller à ne pas tomber dans la facilité de la procrastination: tout est pensé cent fois, rien n’est commencé concrètement, rien n’est réalisé. Et l’antidote aux maintes idées de dernière minute? M’engager à respecter une échéance pour terminer un projet, dans un temps imparti, et y être fidèle.

Mais encore faut-il aller jusqu’au bout du geste. Reste ensuite à se détacher de l’artefact et à l’offrir au monde pour qu’il fasse sa vie. Ne pas succomber à l’ultime tentation: garder pour soi. J’aime travailler, seuls les moments présents comptent, dès lors, quand un projet fini, je m’en désintéresse. Quelle joie à se détacher d’un projet que l’on n’aura plus l’occasion de retravailler? Il ne me restera plus qu’à le relire, plus rien à faire. Or, j’ai besoin d’agir sur la matière, pas seulement de la contempler.

Par conséquent, lorsque j’envoie un travail fini, ce n’est pas parce que je l’estime terminé puisque j’y vois toujours des modifications possibles à essayer… mais bien parce que le temps fixé est révolu et que j’ai fait preuve d’un courage héroïque (oui :-)) en osant prendre le risque de livrer une part de moi-même si imparfaite soit elle. Si vous lisez ce texte, je m’en félicite, en même temps que je transforme progressivement la douleur de la séparation qui me ronge en soulagement, libérée de mes propres habitudes stériles et répétitives. Oui, entreprendre et mener à bien est une véritable ascèse au quotidien pour moi, tâcher de ne pas dévier: ne pas procrastiner et ne pas non plus produire des quantités astronomiques de brouillons pour assouvir mon besoin vital de créer. Mieux vaut pour un perfectionniste vivre dans une culture de tradition orale! Ou danser?

Est-ce la raison pour laquelle la danse est venue me chercher? Comme tout art vivant, elle contraint le danseur à mobiliser toutes ses ressources au moment de la représentation, pas de brouillon possible, pas de reprise… L’autre avantage de la danse est qu’elle n’est jamais figée, aussitôt un geste terminé, transition et l’on passe au suivant. À la fin de la danse, il ne reste une trace que dans la mémoire des corps, de ceux qui l’ont vécue, de ceux qui l’ont regardée. Il faut danser à nouveau pour que la danse existe, éternellement… Parfois dispose-t-on d’une photo mais il n’y a aucune ambiguïté sur le fait qu’elle n’est qu’un aperçu imparfait de la réalité vivante. Une vidéo? Idem. Donc la perfectionniste que je suis est en paix quand elle danse, car son travail n’est jamais fini.

Comme Ariane tisse inlassablement le même ouvrage, la danseuse aime à reprendre l’ouvrage de son corps qu’elle arrache à sa finitude par l’énergie vitale du travail, devenant lui-même prière, une expérience spirituelle et mystique de l’instant présent. Une éternité. Une grâce extatique.

 

Vers le pardon

VERS LE PARDON
Par Pierrick
de base 1

Perfectionniste ? Je me reconnais en effet assez bien dans ce terme, même si bien sûr, comme pour chacune des bases de l’énneagramme, un mot seul est forcément très insuffisant pour bien définir telle ou telle base.

Oui, j’ai l’amour du travail bien fait… voire très bien fait ! C’est le cas au travail bien sûr, mais aussi à la maison ou en famille pour des choses plus futiles. Un discours de mariage par exemple? Pourquoi se contenter d’un bon discours… alors qu’en travaillant bien et en soignant les détails, notre discours pourrait devenir excellent ?

La conséquence ? Une très forte exigence, pour moi d’abord, pour les autres ensuite… Je supporte difficilement que les choses soient faites de manière moyenne, alors que nous pouvons (ou que nous devons, tout dépend du contexte) très bien les faire.

Cet amour du travail bien fait s’accompagne d’une attention très forte à l’éthique et à la vérité: bien faire les choses, ce n’est pas seulement être efficace, c’est aussi les faire dans les règles. Malheureusement, les choses ne se passent pas toujours comme on le souhaiterait…

C’est là que la connaissance de sa base se révèle utile : lorsqu’un perfectionniste est
confronté à des choses mal faites, la colère monte… C’est déjà, me semble-t-il, le premier intérêt de la connaissance de sa base : mettre des mots sur ce que l’on vit. Comprendre d’où vient cette colère… Comprendre que la colère est liée à son mode de fonctionnement. Comprendre que c’est normal de réagir comme cela quand on est de base 1… C’est très éclairant !

Il faut alors apprendre à accueillir cette colère… Pour les personnes de base 1, c’est un véritable défi: soit on contient cette colère… mais c’est difficile à vivre (surtout pour soi-même). Pour moi, le risque, c’est la tentation de passer mon temps et mon énergie à médire… Soit on fait sortir cette colère qui explose… mais souvent de manière forte et maladroite.

Les pistes? En ce qui me concerne, la première fut avant tout d’apprendre à dire les choses! C’est ce que j’ai appris à faire. Quelle libération lorsque j’ai découvert cela! Les choses ne sont pas faites comme elles le devraient? J’ai appris à le dire, et non pas à le garder pour moi, tout en essayant de faire paraître le moins possible la colère qui m’habite. Maintenant, je dis les choses : quelle libération quand les choses sont dites!

Seconde piste: apprendre à repérer les feux verts et les feux rouges. A quoi cela sert-il en effet de s’évertuer à vouloir absolument changer et améliorer les choses, si ce n’est pas possible? Tout ne dépend pas de nous, tout ne peut pas être amélioré… Apprendre à discerner les feux rouges, cela permet d’éviter de perdre son temps et son énergie sur ce qui n’en vaut pas le coup, pour se concentrer au contraire sur ce qui peut être changé et amélioré.

La troisième piste est commune à toutes les bases me semble-t-il: celle du pardon. Pardon à soi-même d’abord, par l’accueil de notre nature telle qu’elle est, avec ses imperfections. Pardon à ceux qui nous blessent ou nous ont blessé, considérant ce qu’ils sont et leur manière de vivre les choses différemment de nous. Même si avec le pardon nous entrons dans une autre dimension, celle de la vie de foi, l’ennéagramme y conduit comme naturellement. J’ai personnellement la conviction que ce pardon n’est possible qu’avec l’aide de Dieu, pour un chemin de lumière, de paix et de joie !

En avant la vie !

DSC05876EN AVANT LA VIE !
Par Anne
de base 1

Ce furent deux jours qui passèrent à une vitesse incroyable et avec une prise de conscience formidable.

Cette découverte de ma base, je l’ai reçue comme un cadeau que j’apprécie d’heure en heure.

Et cette découverte m’a donné des ailes. Je savais que j’avais beaucoup de force en moi, mais souvent contenue. Et alors là quelle libération, je vais oser changer et montrer ma colère, mon agacement par des mots car je sais que j’en ai la force.

Une délivrance ! En avant la vie !

Saint Louis et la base 1

saint-louisSAINT LOUIS
Un archétype* de base 1

Il est le modèle du monarque saint et droit et l’image d’Epinal nous le montre rendant la justice sous un chêne à Vincennes. Saint Louis, roi à la morale rigoureuse, sobre jusqu’à l’austérité, appelle assez naturellement l’hypothèse de cette base 1 de l’ennéagramme qui, ne l’oublions pas, forme avec la base 4 et la base 7 la triade des idéalistes.

Rien n’est jamais trop bien fait ni trop élevé pour une personne de base 1 qui poursuit un idéal de perfection, comme celles de bases 4 recherchent l’absolu et celles de base 7 le plaisir : de manière insatiable et, du coup, toujours insatisfaite. Un exemple : sa volonté de rendre à l’Angleterre certaines terres qu’il aurait pu garder suite à ses victoires guerrières. Par son attitude, saint Louis se veut toujours exemplaire.

Il dérange dans l’univers de la cour. Il mange sobrement, ne boit presque pas, s’habille de manière simple et s’il n’y avait un rang royal à tenir pour l’honneur de la couronne, il vivrait pauvrement à la manière franciscaine. Il y a là une ascèse familière à la base 1, un respect aussi des règles de l’Eglise : il jeûne, peut assister à trois messes par jour, récite la liturgie des heures avec les moines. Parfois, cela peut l’amener jusqu’au scrupule : quand il visite un monastère, il demande à genoux aux moines de prier pour le salut de son âme. Comme s’il n’en faisait jamais assez.

Et pourtant, il ne se contente pas d’être un parfait chrétien : il gouverne et il réforme. Notamment les mœurs de son temps. Il interdit que ses représentants s’enrichissent dans l’exercice de leur mission. Il y a chez lui une intransigeance qui va jusqu’à l’excès. Il est terrible avec les blasphémateurs qu’il punit avec une sévérité extrême. On lui doit aussi le tristement célèbre port de la rouelle par les Juifs : d’ailleurs, en cela il n’innove pas mais il suit les consignes du concile de Latran. En base 1, on applique les règles à la lettre, et souvent de manière maximaliste.

Cette hypothèse de la base 1 ferait de saint Louis un représentant de la triade instinctive, avec la base 8 et la base 9 : le corps est premier. Ce qui ne signifie pas qu’il fût dépourvu de cœur et de raison, loin s’en faut, mais c’est par le corps d’abord et à travers des gestes concrets qu’il entend agir sur le monde. Il lave les pieds des pauvres à genoux, à l’exemple du Christ. Il aime s’asseoir à même le sol pour écouter une méditation et vénère les reliques. Il porte un morceau de silice en carême, bien que, sur ordre de son confesseur auquel il obéit, il se limite car ce n’est pas l’usage pour un roi. L’action est première chez lui. Pour preuve les Croisades : il y passe la moitié de son règne, ce qui pour un roi est peu sensé (il est vrai cependant qu’il trouve en sa mère Blanche de Castille une régente parfaitement fiable). Saint Louis agit et il agit de la manière la plus parfaite qui soit.

C’est de cette intelligence corporelle que pourraient venir son apparence souvent paisible et cette puissance tranquille. Pourtant, tapie au cœur de la base 1, le secret de l’énergie est bien la même colère qu’en base 8. Regardons comme il sait s’opposer aux tentatives d’ingérence de la papauté dans ses affaires temporelles : il s’y oppose avec force. La grande différence avec la base 8, c’est que chez saint Louis cette colère est rentrée, elle ne s’exprime que très rarement car se mettre en colère ne se fait pas… d’où une indignation permanente qui lui fait vomir blasphémateurs, voleurs et surtout ceux qui oppriment les faibles. La plupart du temps, rien n’apparaît et il pourrait manquer de spontanéité car il a une totale maîtrise de lui, qui fera d’ailleurs dire à son compagnon Joinville qu’il ne sait pas témoigner assez d’affection à sa femme.

Homme de devoir, amoureux de la simplicité et de la tâche quotidienne, sobre et humble, le cœur de la quête de Saint Louis est de participer – à sa mesure – à l’amélioration du monde, au risque de l’intransigeance et jusqu’à y laisser sa vie. Chaque personne de base 1 peut trouver en lui un modèle et un frère, avec les mêmes combats et les mêmes talents, dans leur ordre : c’est en cela que les archétypes peuvent être une lumière et un soutien. L’Eglise demande à tendre à toutes les vertus mais à ne pas imiter les saints. Serait-ce aussi qu’à prendre pour modèle un saint ou une sainte qui n’aurait pas les mêmes ressorts que nous, nous prendrions le risque du découragement ?

Vous pouvez retrouver le portrait développé de Saint Louis et d’autres figures archétypales dans Les grandes figures catholiques de la France de François Huguenin, chez Perrin, 2016.

* L’archétype est un représentant connu et supposé d’un type de l’ennéagramme, l’hypothèse reposant sur des éléments caractéristiques de sa vie ou de son oeuvre. 

Métaphore de la base 1

Paris - mai 2014

LA NEIGE

par Géraud, de base 1

C’est l’hiver. Le ciel et la terre sont sales. Tout m’apparaît en désordre : ces feuilles éparses, ces branches nues et tordues, ce vent qui siffle, ces fumées de cheminée qui s’agitent comme des folles… Moi, la neige, je dois corriger ces teintes tristes, répandre le silence, geler les mouvements : je serai intraitable, je tomberai dru jusqu’à ce que tout soit recouvert de mon épais manteau blanc !

Je lâche donc avec une régularité de métronome mes flocons silencieux en bataillons disciplinés, toujours plus nombreux et lourds, afin de tout remettre en ordre, atténuer les caprices des courbes du terrain et ensevelir toute saillie un peu trop orgueilleuse. Je veux que tout soit parfait : toute trace sur l’immaculée surface est rapidement recouverte, avec une sorte de mépris têtu qui exaspère. Je suis si tenace que bientôt, plus rien ne bouge, c’est le grand silence blanc de la neige. Gare à celui qui viendrait troubler l’ordre ainsi établi : il m’irrite tant que je suis capable de le recouvrir d’une avalanche furieuse !house-covered-with-snow-in-the-mountains-in-the-forest_1600x900

Lorsque je laisse éclater ma colère trop longtemps maîtrisée dans une tempête cinglante et inattendue, le vent me saisit et m’emmène là où je ne veux pas aller : alors, quand tout retombe, c’est le chaos, tout est à recommencer. Au contraire, lorsque je me laisse conduire par le vent serein, quelle élégance dans les courbes et les ondes blanches que je dépose ! Mais cette tension de toutes mes ressources pour maintenir cette virginité recréée m’a épuisée. Et je ne suis pas satisfaite : cette perfection manque de vie…

Alors, je frappe doucement au carreau des chaumières, d’où émane la chaleur du foyer : là, je suscite le plaisir d’être ensemble, autour de l’âtre rougeoyant et d’un bon repas. On se rencontre, on se confie et on s’entraide. Il faut dire qu’ils ont le temps : sous la neige toute vie est ralentie. J’invite à la contemplation, à l’harmonie et aux discussions feutrées et douces.

Généralement, j’ai plutôt peur du soleil : il détruit mon travail et surtout, il met la pleine lumière sur les imperfections qui subsistent. Mais je vois aussi que lorsqu’il paraît, je suis toute étincelante et pare les collines d’une belle robe d’argent. Les joues sont roses, on a envie de courir les sommets, d’emplir ses poumons d’air frais et de se rouler sur mon matelas moelleux ! Je fonds d’émotion… Et si je me laisse surprendre par la légère chaleur du printemps, je m’étourdis à force d’humer les effluves de la terre, d’admirer les couleurs de la vie et d’écouter le bourdonnement des abeilles…

Au fait, l’abeille ferait aussi une belle métaphore de la base 1, non ?

Downton Abbey à la lumière de l’ennéagramme

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Il y aurait bien à dire sur cette série déjà culte, et notamment sur la finesse de sa qualité de reconstruction historique et sociale, sa réussite esthétique : décors, costumes, scénario, dialogues, réalisation, mais surtout photo et qualité du jeu des acteurs. Nous choisissons ici d’aborder Downton Abbey par le versant de l’ennéagramme. Une telle palette de caractères suivis dans la durée et au gré de circonstances diverses est pain béni pour qui s’intéresse aux ressorts de la personne, sans interprétation ni jugement

Pain béni parce que la délicatesse de l’ennéagramme vient du fait que, selon la déontologie de la tradition orale, seule la personne peut attester de sa base car elle seule connait ses motivations propres. Prétendre les connaitre mieux qu’elle-même peut être non seulement blessant mais surtout servir de prétexte de toute puissance à notre ego. Or, aucun risque de ce genre n’est pris avec un personnage de fiction : toute liberté nous est donnée de le prendre comme objet d’étude afin d’affiner notre connaissance des caractères humains. Bien plus, il peut nous permettre de nous remettre nous-mêmes en question en nous interrogeant sur la raison qui nous fait réagir à tel ou tel personnage : si Lady Mary ou Isobel me sont tellement antipathiques, que cela veut-il dire de moi ? Qu’est-ce qui fait que je comprends si bien Lord Grantham ou Branson ? Pourquoi suis-je tellement touché(e) par Lady Sybil ou Lady Violet ?

En guise de préambule, nous voudrions prendre quelques précautions :
Toutes nos hypothèses sont… des hypothèses : elles sont le fruit de notre expérience mais aussi de ce que nous sommes. Personne n’est à l’abri d’un prisme trop étroit ! Et nous évoquerons seulement les types des personnages qui nous seront apparus avec une relative clarté.
– Nous tacherons de nous appuyer principalement sur les deux premières saisons afin d’éviter de révéler à ceux qui n’ont pas encore vu les saisons 3 et 4 la mauvaise expérience des spoilers.
– Toute la série est colorée de l’esprit de la société anglaise des années 1910-1920. On y retrouve le côté distant, réprimant ses émotions de la culture anglaise qui a souvent fait typer l’Angleterre comme une société de base 5. C’est donc une sorte de sur-couche 5 qui vient colorer chaque caractère et sans doute tempérer les plus extravertis. Par ailleurs, l’enjeu de la série étant la pérennité du titre et du domaine de Dowton, cette responsabilité rejaillit avec une teinte de base 6 sur les personnages principaux, que ce soit au sein de la famille Crawley ou même chez les domestiques.

19Lord Grantham, Robert Crawley, semble un assez bel exemple de type 9. Il n’aime pas être bousculé, apprécie plus que tout son confort et l’atmosphère – normalement – paisible du château. Sa présence à elle seule apaise et rassure. Plus que tout, il recherche l’harmonie et la paix. Il déteste les conflits et a du mal à s’opposer. Alors que la solution du mariage de Lady Mary avec Matthew apparaît comme la plus évidente, il ne fera rien pour influencer le choix de sa fille. C’est un rassembleur, un homme de consensus comme le montre son accueil paisible du nouvel héritier du nom. Mais l’on pointe en même temps le défaut du 9, dans une tendance à procrastiner au lieu d’agir : alors que son entourage le pousse à étudier une possibilité légale pour contester l’héritage de Matthew, il ne bouge pas. Sa force d’inertie est patente, mais s’il est bousculé (par exemple par l’attitude de sa benjamine Lady Sybil), ses colères peuvent être redoutables, quoique légèrement décalées. Une aile 8 et un sous-type en survie ne seraient pas impossibles.

8Son épouse Lady Cora pourrait être un bel exemple de type 4, dans un monde où l’expression de l’émotionnel est bridé. Bien que jouant admirablement son rôle de comtesse (en activant une flèche 1 tellement utile aux 4 en responsabilité), elle garde sa spécificité et son indépendance d’esprit. Elle n’oublie pas qu’elle est américaine et cultive cette différence avec tact. Même si elle joue le jeu de la haute société et de ses traditions corsetées, si elle met tout en place pour ne pas laisser paraître ses up and down (notamment au moment de la perte de son bébé), son regard ne trompe pas : tour à tour ému, tendre, bienveillant, il peut se faire cinglant et indigné. Beaucoup de choses passent chez elle par le non verbal car il ne s’agit pas ici de mentaliser comme en 5/6/7, la communication se fait par le cœur.

3Autre planète, celle des personnes de base 6, avec un personnage légendaire, la comtesse douairière, Violet Grantham, magistralement interprétée par Maggie Smith. Humour à couper au couteau, réparties assassines, elle défend le clan Crawley avec une fidélité sans faille et un sens du devoir inoxydable. Les rapports de Lady Violet et Lady Cora pourraient bien être emblématiques des relations 4-6 : là où l’une parle d’amitié et dialogue du regard, l’autre répond stratégie et envoie des piques en guise de manifestation d’affection.

16Dans les filles Crawley, laquelle préférez-vous ? Lady Mary est un des personnages les plus complexes de la série. Du feu sous la glace. Il se pourrait bien qu’elle constitue un bel archétype de base 3. Elle se dit « sans cœur », elle agit en pragmatique, mais on la sent à plusieurs reprises touchée au cœur. Ses aventures tournent autour de la problématique du mensonge et de la vérité, et d’abord vis-à-vis d’elle-même. On est en plein dans la tension intérieure de la base 3 qui, au cœur de la triade émotionnelle, évite ses émotions pour ne pas nuire à ses objectifs. Le mot challenge allume des étincelles dans ses yeux et son apparence est importante, plus précisément l’image que l’on peut avoir d’elle. Elle s’adapte à ce qu’elle croit que l’on attend d’elle avec parfois une innocence déconcertante. D’où le séisme que constitue son aventure avec M. Pamuk. Elle pourrait avoir une forte flèche 6 qui peut la conduire, pour le meilleur à refuser un certain conformisme 3, ou pour le moins bon à être bien indécise dans ses affaires de cœur.

6Lady Sybil, la benjamine, pourrait être une belle représentante de la base 7. Elle étouffe dans le cadre contraignant de Downton et elle a besoin de s’en évader. Tout est bon pour cela : apprendre à cuisiner, chercher du nouveau dans l’excitation des mouvements politiques, devenir infirmière pendant la guerre, faire sauter les cadres avec Branson… Elle met ainsi en lueur cette curieuse mais récurrente confusion possible entre les personnes de base 7 et 2 : même dynamisme, même souci de faire plaisir, même goût de l’occupation (pour ne pas s’ennuyer en 7, pour aider en 2) ; avec cette spécificité en 7  de vaquer dans le monde de la souffrance des hôpitaux sans en paraître affecté. Un besoin de liberté conjugué à une légèreté qui pourrait parfois être superficielle. Sa fugue avec Branson est emblématique : elle accepte de revenir pour quelques jours chez elle afin de ne pas trop peiner ses parents et par conséquent de ne pas trop souffrir… tout en garantissant sa porte de sortie !

29 (2)Branson… idéaliste, homme du tout ou rien, il ne vit que par sa passion pour ses idées puis par sa passion pour Sybil : leurs points communs ? La fuite de la routine et du figé, la recherche du nouveau, le combat pour des causes belles mais un peu utopistes. La suite de la série ouvrira sur la possibilité d’un sous-type social du type 4 : tiraillé entre son désir de singularité et son aspiration à être reconnu à Dowton, il est en permanence habité par la honte de n’être pas de ce monde-là tout en désirant en être et en travaillant à sa pérennité.

5Venons-en à notre héros, Matthew, vraisemblablement de type 5 – comme le pays à l’origine de la série, tiens, tiens… Son arrivée à Downton est assez symptomatique. Il manifeste son souci d’indépendance de manière nette : besoins matériels minimalistes, jalousie de son intimité, il a du mal à dépendre des soins d’un valet et n’y consentira que par délicatesse pour Lord Grantham. Sa visite de l’église avec Lady Edith est délicieuse : alors que la jeune fille cherche à établir du lien, Matthew est là pour échanger informations et connaissances culturelles… Discret et sensible, un sous-type en tête-à-tête pourrait expliquer son cœur passionné mais ne va pas jusqu’à lui permettre de déclarer sa flamme. Pas étonnant que les relations amoureuses entre Lady Mary et lui mettent du temps à se mettre en place avec deux bases, 3 et 5, qui ont pour souci premier de se protéger des manifestations émotionnelles…

20Le monde des domestiques est dirigé par deux magnifiques personnes de type 1 : Carson et Madame Hughes ! Rien n’est laissé au hasard par l’un ni par l’autre : véritables chefs d’orchestre d’un monde qu’ils voudraient toujours plus parfait, ils assurent le bien être et la bonne place de chacun jusque dans les moindres détails. Le travail est la valeur suprême et la colère intérieure est là, dans le regard ou dans l’expression quand les personnes ou les choses ne sont pas à leur place, mais elle ne sort que de manière maîtrisée. Le sens du devoir les pousse à sans cesse se sacrifier, jusqu’à pour Madame Hughes renoncer au mariage et pour Carson jusqu’à s’éreinter à la tache et n’écouter la fatigue de son corps que quand celui-ci le lâche. Au fur et à mesure des saisons, nous les voyons évoluer grâce aux ressources additionnelles de leurs flèches 4 et 7, vers moins de rigidité et plus de légèreté. On se prend à espérer que lors des saisons suivantes, ils puissent faire preuve de la même tendresse vis-à-vis d’eux-mêmes que celle qu’ils manifestent l’une à Ethel, l’autre à Lady Mary…

7Bates est un personnage énigmatique. D’une loyauté infaillible (jusqu’à laisser croire au comte qu’il le trahit pour ne pas le mettre en difficulté), son regard est d’une grande douceur et il ne tarde pas à attirer la compassion et l’amitié de – presque -tous. Pourtant, tout un pan de sa vie échappe et le peu qui affleure laisse envisager une violence latente. C’est comme s’il gardait jalousement un jardin secret, comme s’il craignait une lumière dont il ne pourrait pas maîtriser les effets. « Je suis un inquiet et les inquiets s’inquiètent » laisse-t-il échapper. Nous pourrions être face à l’ambivalence bien caractéristique de la base 6. La suite nous en dira sans doute davantage…

30Anna sa bien-aimée, attentionnée et compréhensive, pourrait être de type 2. Mais c’est Isobel, la mère de Matthew, qui remporte la palme dans ce domaine, avec vraisemblablement une aile 3. Incapable de retenir sa pulsion d’aider les autres jusqu’à prévenir leurs besoins avant qu’ils n’en aient eux-mêmes conscience, son incroyable énergie fait sa force et sa faiblesse. Sa force, car elle sait d’instinct ce qui peut sauver tel malade, transforme Dowton en hôpital de campagne pendant la guerre, sait repérer les talents et les mettre en valeur. Sa faiblesse, car elle a du mal à se donner des limites, finit par étouffer son entourage et succombe à la tentation de se vouloir indispensable. « Vous comprendrez que j’ai besoin d’un minimum de reconnaissance pour rester », dit-elle à Lady Cora. Il ne sera pas difficile à cette dernière de trouver le moyen de lui faire développer ses talents loin de Dowton Abbey…

4Thomas et O’Brien sont les âmes damnées de Downton. Thomas semble illustrer un type 3 sans scrupule : manipulateur et fourbe, il met tout en oeuvre pour la réussite de sa promotion. O’Brien, beaucoup plus mentale, pourrait être de type 6, à aile 5. Calculatrice froide, elle anticipe avec virtuosité, mais elle est parfois victime de ses projections abusives. Le scénario catastrophe qu’elle construit à l’encontre de Lady Cora et qui lui fait croire que celle-ci veut se débarrasser d’elle, est typique.  A la différence de Thomas, le remord a de la prise sur elle et elle mettra d’autant plus d’énergie à être loyale à Lady Cora qu’elle aura été coupable du pire vis-à-vis d’elle.

imagesEt pour finir, comment ne pas voir en base 8 l’inénarrable cuisinière Mrs Patmore ? Colérique, d’une énergie incroyable, elle œuvre à masquer ses faiblesses et protège, à sa manière, sa petite équipe. Dans un autre univers, sir Richard, puissant patron de presse et fiancé de Lady Mary, serait un 8 dominant, ne respectant aucune règle, à la finesse discutable et qui envisage toutes les relations à l’aune des rapports de force.

6Que nous dit aujourd’hui cette grande fresque des personnalités en matière de connaissance de soi et de compréhension des autres ? La première évidence, c’est que toutes les bases sont belles : il n’y en a pas de bonne ou de mauvaise. Chacune a sa part d’ombre et de lumière, contribue à la beauté du monde et lui apporte sa vision et ses compétences. Quelle qu’elle soit, nous restons libres d’en user pour le meilleur ou pour le pire.

9De la même manière, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise alliance des bases : le secret d’une alliance réussie passe par la reconnaissance de ses propres talents et failles et l’accueil de l’autre tel qu’il est. Comment ne pas penser que plusieurs des situations de blocage de la série auraient pu être évitées si les protagonistes avaient eu conscience de ce qui les animait l’un l’autre ? C’eut peut-être été dommage en l’occurrence : on ne fait pas de bonnes séries sans bons imbroglios !

Mais dans la vraie vie, mieux se connaître soi-même permet de développer ses talents propres en se gardant des dommages afférents et mieux comprendre l’autre aide à la miséricorde et pourquoi pas, à la compassion. On aime encore mieux les personnages sympathiques quand on connait leurs ressorts. Et même les plus antipathiques, lorsque leur lutte intérieure est entraperçue, n’ont plus le même visage à nos yeux.