Un cadeau

UN CADEAU
Témoignage de confinement / 13
par Sophie, de base 2

J’aborde ce confinement comme un canard qui débattrait ses pattes pour ne pas qu’on les lui coupe! C’est ce que je ressens alors dans mon corps; déstabilisée par ce changement, ce changement subi…

J’avais bien compris intellectuellement l’évolution que devait emprunter ma base 2 vidée, épuisée par ses propres travers… Cependant, éprise de liberté, d’évoluer à mon rythme (sans précipitation pour une fois), pas à pas, ce coup d’arrêt fut déroutant.

Mais voilà, les premiers jours passés s’est esquissé en moi la douce impression qu’une personne de base 2 ne s’arrête que forcée. Comme une injonction bienveillante… « Aidez les autres, restez chez vous! » Non mais comme si tout cela avait été organisé pour m’obliger à changer de lunettes!!! J’ai donc décidé que la situation actuelle était en fin de compte un cadeau que je devais apprendre à recevoir. Pour moi. Pour moi??!! Oui c’est un don. J’ai voulu donner du temps aux autres, je reçois ce temps. J’ ai voulu anticiper les envies des autres, je vais apprendre à savourer les miennes.

Spirituellement, c ‘est un vrai cadeau aussi: je vais, comme une enfant, offrir mes émotions heures après heures, jours après jours, approfondir ce que je vis par la lecture, creuser des sujets qui me tiennent à cœur, faire oraison sans avoir la pensée d’avance qui me pousserait à penser à telle ou telle personne. Contempler. Contempler la beauté de ce monde meurtri. Mais contempler aussi la beauté de mes faiblesses. « Bien tard je t’ai aimée ô beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard je t’ai aimée! Et voici que tu étais au-dedans et moi au dehors et c’est la que je te cherchais », retentit cette méditation de saint Augustin si chère à mon cœur.

J’ai décidé de ne pas mettre ma base 2 entre parenthèse comme ça aurait pu être un réflexe frustrant il y a peu encore. Ou bien de m’engouffrer dedans en cherchant mille moyens d’être utile et de soulager les souffrants. Mais l’évolution de ces derniers mois voit ce confinement comme le point d’orgue du ressourcement. Cette contrainte n’en a que l’apparence. Enfin, plus exactement, je décide chaque jour de la nommer liberté: liberté d’apprendre à être soi, de se nourrir, de s’aider soi-même, les miens, la douceur des heures, l’unique urgence de l’instant présent. Il s’agit d’un vrai combat pour la base 2 que je suis. Une sorte de mise en coulisse pour mieux aimer, se réajuster. En fin de compte, c ‘est pour mieux aimer, on ne se refait pas…

J’ai décidé de m’occuper de moi comme si je m’occupais de mon propre enfant. Le bichonner, le consoler, écarter la culpabilité de laisser le monde se dépatouiller sans moi. De n’être indispensable à aucune cause si ce n’est moi (corps et âme), Dieu et mon devoir d’état, comme on rangerait de vieux dossiers par priorité. Non pas que l’analyse des enjeux économiques, politiques ou spirituels du moment ou que la situation sanitaire du monde m’indiffèrent, non pas comme si j’avais laissé mon empathie pour ceux durement touchés à la porte du confinement. Mais parce que le temps est venu de recevoir les choses telles qu’elles sont, mon mari et mes enfants tels qu’ils sont, et mes envies telles qu’elles sont. Quelle douceur de retrouver des joies simples comme chanter, jouer de la guitare, lire, lire et lire et boire, boire, boire et cuisiner!

Une frustration: j’ai horreur du téléphone qui ne remplace pas ce regard échangé , ce trait d’esprit illuminant la personne en face de moi, où mon grand plaisir est de deviner ce cœur palpitant, ce regard joyeux, ces confidences partagées dans la chaleur d’un tête-à-tête.

C’est le temps de l’accouchement dans la douleur de moi-même, dans la douleur, mais de moi-même…

Et un petit aveu: j’ai une envie furieuse de fête, d’apéro entre amis et de danser sur les tables comme « à l’époque où il n’y avait pas le coronavirus » comme me susurre à l’oreille mon fils… et de lui répondre: « non en beaucoup mieux… »

 

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