Mariage reporté

MARIAGE REPORTÉ
Témoignage de confinement /34
Bénédicte, de base 6

Le 16 mars, c’est le jour de ma fête. Cette année 2020, le 16 mars se situe aussi un mois avant la date fixée pour mon mariage. On parle de confinement généralisé depuis quelques jours, mais à la fois je ne veux pas en entendre parler, et à la fois je sais bien qu’on n’y échappera pas, et qu’il faut que je me prépare. Je fais donc tout pour me préparer, comme ça, l’air de rien. Par exemple, j’ai acheté du Doliprane, en
plusieurs boîtes. J’ai remis à niveau les stocks de mes placards, qui ne sont jamais bien vides!
Et même si je ne voulais pas entendre parler de reporter le mariage, j’avais quand même contacté avec mon fiancé le prêtre qui nous marie, et les prestataires pour convenir d’une date de back up.

Le 16 mars, il n’y avait donc plus qu’à activer cette date de back-up. Je ne vous parle pas des autres stocks que j’ai pu faire: je ne me suis pas trouvée dépourvue. J’étais parée pour le cas (évidemment certain) où je serai malade. Mon fiancé a été malade, lui, pendant plusieurs semaines. Il a pu être testé, on est donc sûr que c’est ce méchant virus qui l’a rendu malade. Et moi, j’ai côtoyé mon fiancé pendant tout le confinement… mais je n’ai rien attrapé… Les premières semaines de confinement se sont plutôt bien déroulées dans ce contexte. Tout ce qui pouvait être sous contrôle l’était: entre l’organisation soutenue de mon travail et les temps avec mon fiancé, cette période m’a permis d’appuyer sur pause. Après les quelques mois de préparation au mariage magnifiques, et intenses, et en réussissant à mettre de côté le fait que c’est arrivé pile au moment où nous allions appuyer sur play pour notre vie à deux… j’ai trouvé qu’il était agréable d’avoir un rythme de vie sain et régulier, sans temps de trajet, et avec des moments de qualité à deux. Cela a été très doux.

Et puis, les choses se sont compliquées étant donné ma base 6. En effet, les annonces
successives du gouvernement nous ont vite fait comprendre que la date de report que nous avions trouvée était également compromise, car trop proche de la fin attendue du confinement. Il allait nous falloir reporter à nouveau. L’incertitude, ma pire ennemie, était là. Et le doute, lui n’était pas loin. Après tout, nous ne sommes que fiancés, le grand oui se dit le jour du mariage, et les fiancés restent libres jusqu’à ce jour… Quand reporter? Comment? Et le fameux mariage en petit comité, dont tout le monde dit rêver, mais qui n’est pas si facile que ça à décider? Et si on est obligé de faire le tri, même dans nos tous proches? Où? Et puis, comment s’empêcher de penser que ce n’était pas un signe contre nous? Nous étions bien, et solides ensemble, et compte tenu du nombre de couples dans notre cas, nous avons bien sûr compris que les événements n’étaient contre personne en particulier…

La traversée de cette épreuve était chahutée. Nous nous sommes relayés à la barre de notre
bateau, pour laisser le temps à chacun de nous deux d’accueillir les émotions intenses et parfois contraires qui nous arrivaient. La gestion de crise dans mon travail m’a par ailleurs bien occupée. Les réunions téléphoniques se multipliaient: assurer la distribution de l’eau potable, et la collecte des eaux usées sont des activités essentielles, qui ne se sont pas arrêtées le 17 mars. Dans cette gestion de crise, la valeur de l’autorité des patrons se révèle. Vous me voyez venir… cette fameuse autorité illégitime insupportable pour les personnes de bases 6… Ah, elle m’a donné du fil à retordre!

J’aimerais terminer en utilisant une métaphore, chère à Valérie, pour décrire ma base. Celle que
j’ai choisie est celle de la montagne, une en particulier: la barre des Ecrins. La barre des Ecrins, si vous la regardez bien, a une petite voisine: le dôme du même nom. Les Ecrins, c’est en fait
une montagne à deux sommets. La barre et le dôme. Ce n’est qu’au pied des deux, quasiment au sommet de la montagne, que vous bifurquez vers l’un ou vers l’autre. Vous visez un des deux, mais vous décidez de monter l’un ou l’autre, l’un puis l’autre environ 1h30 avant le sommet. En montagne, vous partez en cordée. Vous ne partez jamais sans vous être assurés de la météo, vérifié vos vivres, l’état de votre matériel, votre forme et celle de votre compagnon de cordée. L’incertitude et le risque inhérents à la montagne sont déjà grands, alors autant avoir contrôlé tout ce qu’il est nécessaire de contrôler. En montagne, le guide doit être expérimenté, solide. On le suit, parce qu’on a confiance, il ouvre la voie et il connaît. Et le guide sait pouvoir s’appuyer sur son compagnon: il en a aussi besoin pour être assuré. C’est le principe de la cordée. En haute montagne, on sait quand on part, mais on sait qu’il est possible qu’on ne revienne pas. En haute montagne, la peur n’est jamais très loin, mais c’est en l’apprivoisant que vous allez réussir à grimper. En haute montagne, on est porté par la beauté et la grandeur des paysages à la hauteur de l’effort réalisé, on fait l’apprentissage du courage et de la vulnérabilité des grimpeurs, on éprouve la confiance qui se crée dans la cordée.

A l’issue de ces semaines imprévisibles, l’incertitude est toujours là: j’attends toujours d’épouser celui à qui je désire dire oui pour la vie. Mais je le ferai avec le cœur plus large encore, celui que l’on a encore, celui que l’on a en arrivant au premier col, et que l’on découvre la beauté et la grandeur du sommet qui nous attend.

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