L’âme de Jeanne

L’ÂME DE JEANNE
Témoignage de confinement /31
par Anne, de base 4 en tête-à-tête

Comme le million de franciliens ayant fui la capitale et sa banlieue pour être confinée dans un lieu plus agréable et moins peuplé, je me suis empressée de partir avant midi le 17 mars, jour et heure qui signifiait la fin provisoire de notre liberté d’aller et venir, de rencontrer qui nous voulions, de poursuivre nos activités professionnelles et de loisirs et d’être face à soi-même quand on vit seul. Impossible pour moi qui ne supporte pas plus d’une journée cet unique tête-à-tête. J’aurais bien relevé ce défi mais n’était-ce pas trop me demander? Heureusement je n’ai pas eu à hésiter longtemps, grâce à l’invitation à passer ce temps de confinement en famille à la campagne.

Insatisfaite au début, je regrettais de n’être pas chez moi et en même temps j’étais rassurée d’être en si bonne compagnie dans un environnement agréable. Mais l’insatisfaction a vite laissé place à la certitude d’avoir choisi ce qui était meilleur pour moi et la situation la plus apaisante. Envieuse aussi les premières semaines, je l’avoue. Je ne pouvais, comme beaucoup d’autres, pensai-je, profiter de ce temps de confinement avec un conjoint, passer ces moments avec cette âme sœur que j’avais longtemps espérée, puis trouvée, et avec qui j’aurais aimé vivre un tête-à-tête sur cette terre pendant encore de longues années s’il n’était parti trop tôt. Mais cette communion parfaite et intense qui n’est plus n’est-elle pas idéalisée ?

Je me suis longtemps demandé en quoi le beau, l’esthétique que recherchent les personnes de base 4 pouvait me correspondre. Mais si l’écoute de la musique, la pratique d’un instrument et le chant me font vibrer et nourrissent, bien sûr, ma soif d’émotions, celles-ci n’ont jamais atteint une intensité si forte qu’elles me satisfassent entièrement.  Et où était la création dans tout ça?

Et c’est là que Jeanne entre en scène.

Mais qui est Jeanne, me direz-vous ?

Jeanne était la sœur de mon arrière-grand-mère, morte le 4 mai 1897, dans l’incendie du Bazar de la Charité, retournant dans le brasier alors qu’elle en était déjà sortie pour sauver sa mère prisonnière des flammes. Son portrait était accroché dans le salon des maisons familiales successives, de génération en génération, jusqu’à ce qu’il atterrisse chez moi. Mais nous ne connaissions d’elle que son funeste destin auquel, pour nous, elle était réduite.

Inspirées par son histoire, nous, ses quatre arrière-petites nièces, profitant de ce temps libre, avons cherché à la faire revivre sous les traits d’une jeune fille vivant dans le Paris de la fin du XIXème siècle dans un roman historico-familial écrit à quatre mains.

Paradoxalement les haut et les bas, les trop qui finissent toujours par lasser mon entourage familial passaient beaucoup mieux et étaient même encouragés s’ils n’étaient plus miens mais ceux de mon héroïne. On louait alors ma capacité à mettre en mots des émotions que les autres ne savaient pas exprimer. J’ai trouvé un plaisir immense à faire vivre des personnages, à ressentir leurs émotions, d’autant plus que dans l’écriture tout est possible, elles ne sont pas assujetties à une situation, un événement extérieur à soi-même, elles sont intérieures et infinies.

A la fin du M5 j’ai remis en question ma base 4 pour aller peut-être vers la 9. Entre une mer agitée et une mer d’huile, j’ai besoin que mon bateau navigue parfois sur l’une, parfois sur l’autre. Faire face aux tempêtes de la première m’épuise, mais être seulement tranquille sur la deuxième m’ennuierait à la longue. Pendant ce temps de confinement j’ai essayé de trouver le juste équilibre entre le calme apporté par l’environnement, la marche et les activités quotidiennes et l’intensité émotionnelle vécue dans ce projet de livre.

Et le déconfinement est déjà là. Ce temps a passé si vite.  Il ne tient qu’à moi maintenant, avec la retraite à l’horizon, dégagée très bientôt d’obligations professionnelles, de garder cette harmonie.

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