La peur en vacances

LA PEUR EN VACANCES
Témoignage de confinement / 11
par Mathilde, de base 6

Quatrième semaine du confinement. Je m’interroge: en la période la plus anxiogène que le pays a peut-être traversé depuis des décennies, la peur, moteur de ma base 6 et ma fidèle compagne du quotidien, semble avoir pris des vacances. Mon moulin à stress intérieur s’est tu, et quand la plupart de mes amis racontent leurs difficultés à dormir, je n’ose dire que de mon côté, d’habitude insomniaque chronique, je dors (à quelques cauchemars près) comme un bébé, tranquille. Suis-je en plein déni de la situation? Ai-je un problème? Peut-être, finalement, ne suis-je pas une vraie 6?

C’est le bon moment que choisit Valérie pour me partager le témoignage vidéo d’un panel de 6, et là, soulagement, je me découvre normale (un rêve de 6, les 4 ne peuvent pas comprendre ;-)). Je ne suis donc pas seule à apprécier d’être enfermée dans le lieu le plus sécurisé qui soit: chez moi. Il faut préciser que mon appartement est prêt depuis que j’ai vu la situation s’aggraver en Italie, en février: en comptant sur le fait que je n’enlevais rien à personne puisque les circuits de production et de distribution étaient alors en parfait état, j’ai fait à cette époque provision de conserves, de livres et de dolipranes (non, pas de PQ, ça, je n’ai pas compris ;-)). Car si je tombe malade, il n’y aura sans doute personne pour m’apporter tout cela (anticipation du pire, ma vieille amie). Comme d’autres 6, j’étais prête pour l’apocalypse zombie ou environnementale, que j’anticipe depuis longtemps déjà, avec plus ou moins d’humour. Alors en plein pic de la crise, je suis rassurée: la situation est grave, mais bien moins pire que je ne l’avais imaginée.

Je me répète, et répète autour de moi les paroles de sainte Claire dans le roman Sagesse d’un pauvre d’Éloi Leclerc: elle y explique que si une novice brise une carafe, il lui incombe de la reprendre, de nettoyer les dégâts… mais si une novice met le feu au monastère… là, ce n’est plus son problème: à ce stade-là, c’est dans les mains du bon Dieu. Je n’ai aucune prise sur les événements actuels; il ne m’est donc pas difficile, pour une fois, de les remettre entre les mains de l’Autorité compétente.

Seule chez moi, je ne sors presque jamais. J’avoue que je n’ai pas besoin de trop me forcer: la sécurité de mon cocooning appart est inégalable (et ne vous inquiétez pas, j’ai un vélo d’appartement, plus de 300 kms au compteur depuis le 16 mars). Je crains surtout, non d’attraper la maladie (je ne fais pas partie des personnes à risque), mais de la transmettre à mon insu. J’ai rarement autant ressenti mon appartenance au corps social dont j’ai la responsabilité, à ma faible mesure, de préserver. Les comportements qui ne respectent pas les règles du confinement m’indignent au plus haut point.

Bien que la solitude soit une compagne que j’apprécie d’ordinaire, son expérience extrême en ces circonstances me pèse, et des vagues de tristesse me submergent parfois, avec une immense fatigue. Pour autant, ma chère aile 5 fait que je limite les contacts: le téléphone qui ne cesse de sonner, les envahissantes chaînes whatsapp m’insupportent, tout comme l’érosion de la limite entre vie privée et professionnelle qu’implique le télétravail. Je dois lutter contre la tentation d’un deuxième confinement : le repli sur soi.

Mais tous les confinements n’empêchent pas la souffrance de notre pauvre monde de frapper à ma porte. J’essaie de prier avec elle.

Septième semaine de confinement: le flou artistique qui entoure le déconfinement et les prochains mois perce la sécurité de mon cocon. Je sais qu’avec une certaine forme de retour à la réalité, l’angoisse reprendra ses droits. L’avenir de ma famille, de notre société et du monde me semble sombre. Si je méprise les discours qui parlent de réussir son confinement, comme s’il s’agissait d’un exercice de développement personnel, je reconnais qu’il m’aura quand même appris quelques trucs: il n’est pas d’angoisse que le vélo d’appartement ne remette à sa juste place; rien ne vaut le visage d’un être aimé en 3D; et si vous permettez à ma flèche en 3 de se vanter publiquement: j’ai aussi appris à faire des omelettes.

 

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