Ne pas rester au balcon de soi-même

Balcon

 

 

NE PAS RESTER AU BALCON DE SOI-MÊME grâce à la méthode Vittoz

Extraits d’un entretien avec Hélène Petit-Pillie, formatrice et thérapeute Vittoz-IRDC
in Revue Terre du Ciel

LE DOCTEUR VITTOZ EST PEU CONNU EN FRANCE. QUI ÉTAIT-IL?imgres

Roger Vittoz (1863-1925) était un médecin suisse, contemporain de S. Freud, de R. Steiner de Willems. Lui-même a connu, au cours de ses études, un moment difficile. […] Il a d’abord créé des exercices pour lui-même, pour sortir de ses propres difficultés et a ensuite constitué une méthode pour aider les personnes qui le consultaient.

Cette méthode thérapeutique a un volet pédagogique : apprendre à contrôler ce qu’il appelait le vagabondage cérébral en utilisant nos cinq sens et notre conscience corporelle. Aujourd’hui, elle est pratiquée en thérapie bien sûr, mais aussi dans un objectif de mieux-être, de développement personnel ou plus simplement pratiquer l’art de vivre. Ces exercices sont si simples et à la portée de tout un chacun, qu’il n’est peut-être pas nécessaire d’attendre d’être au fond du gouffre pour en bénéficier.

Vittoz est le précurseur en Occident de cette ré-appropriation du corps. Il fut un des pionniers à donner à celui-ci une place à une époque où on n’en parlait pas, où même il était tabou. Les exercices mis au point par lui, ont souvent servi de base dans de nombreuses méthodes donnant une place au corps, plus connues aujourd’hui comme la sophrologie ou la PNL. Dans ses notes personnelles, éditées après sa mort, on découvre une autre facette, celle du croyant chrétien et de sa dimension spirituelle. On devine que pour lui, ces exercices qui conduisent à une pleine conscience étaient un préalable à une autre ouverture d’une dimension supérieure. Il a écrit par exemple : « Pour pouvoir devenir mystique, il faut d’abord se rendre réceptif, s’ouvrir pour recevoir. »

QUELS SONT LES PRINCIPES DE LA METHODE VITTOZ ?

Il faut d’abord dire que la méthode s’appuie sur une connaissance physiologique. Le cerveau humain a deux fonctions. Une fonction réceptive, grâce à laquelle depuis l’enfance nous constituons notre mémoire, et une fonction émissive grâce à laquelle nous élaborons des pensées. Ces deux fonctions ont des effets différents selon que le cerveau est en état passif, ou en état actif. Pour son fonctionnement notre système nerveux commande l’élaboration de substances chimiques nécessaires à la transmission de l’information. Parmi ces substances il y a les neuro-transmetteurs et les hormones.

Selon l’activité du cerveau, il va faire libérer des substances différentes. Lorsque le cerveau est en fonction de réceptive active, il ordonne la sécrétion de la dopamine et des endorphines entre autre, qui ont le rôle d’apaiser le système nerveux, de faciliter sa nutrition et la transmission des informations. C’est une forme de recharge de tout le système. Pour la fonction émissive, soit la personne est active, c’est-à-dire qu’elle dirige son émissivité, ce que Vittoz appelle la concentration et les substances libérées facilitent et tonifient cette activité ; soit la personne est passive et le cerveau fonctionne en roue libre (le vagabondage cérébral de Vittoz) et il va faire libérer entre autre, de l’adrénaline et des cortisols pour faire face à l’agitation à la dispersion et au stress… substances indispensables pour la survie mais qui puisent dans le stock d’énergie.

Si nous ne faisons que puiser dans les réserves, si nous nous mettons toujours en état d’urgence, nous rencontrons l’épuisement et la maladie car il y a déséquilibre dans l’alternance entre ces deux fonctions. C’est la dispersion d’énergies, aussi bien reçues qu’émises, qui donne la faiblesse et la fatigue. C’est comme pour la respiration, nous avons besoin de l’alternance de l’inspir et de l’expir, pour marcher nous avons besoin d’alterner jambe droite et jambe gauche. Notre époque trépidante favorise beaucoup la dispersion, sollicite sans arrêt notre pôle émissif passif, alors si nous ne sommes pas vigilant nous nous mettons à fonctionner à cloche cerveau, ce qui est très fatiguant. Le corps est le substrat de l’incarnation, on ne peut pas ne pas en tenir compte.

Le système nerveux est le grand messager qui transmet les informations, c’est grâce à lui que je peux prendre conscience de l’écharde que j’ai dans le pied, de la colère qui me traverse, de ce qui se passe autour de moi ou de comment élaborer le texte de ma conférence. Il est important que cet outil fonctionne bien, soit bien entretenu. […] C’est pour cela que la toute première partie de la méthode va consister à rééduquer cette faculté de réceptivité: sentir les actes que l’on fait (et non les penser), voir, entendre, toucher consciemment.

Nos organes des sens sont comme les fenêtres de notre maison corporelle. Vittoz avait tout-à-fait compris qu’ils sont des points stratégiques pour notre psyché, car de ma fenêtre je peux voir ce qui se passe à l’extérieur dans mon jardin, mais je peux aussi voir ce qui est à l’intérieur de ma maison. Ces exercices vont donc être destinés à élargir à la fois la conscience de mon intériorité et ma qualité de présence à ce qui m’entoure. Saint Augustin écrivait : « Beauté, je t’ai cherchée partout ; je ne savais pas que tu étais à l’intérieur de moi, et je ne t’ai pas rencontrée parce que je n’étais pas chez moi. »

C’est un petit peu cela, il s’agit de rentrer chez soi, de ne pas rester au balcon de soi-même. Ce que nos dramaturges appellent l’unité de lieu à laquelle nous devons rajouter son corollaire: l’unité de tempsNous sommes en effet rarement présent à l’instant. Nous sommes envahis par les souvenirs les regrets du passé, ou les projections les peurs de l’avenir et nous avons énormément de difficultés à être vraiment là. […]

La méthode m’a aidée à redevenir actrice de ma propre vie, à cesser d’être l’objet de mes pulsions, de mes affects intérieurs, ballottée que j’étais entre mes ressentis et ce que je vivais comme des agressions du monde extérieur. Le Vittoz m’a permis de retrouver ma sensation d’être, d’exister, d’abord dans mon corps, de me réconcilier avec lui, de sentir toutes ses sensations pour, petit à petit, dans cette assise corporelle, pouvoir oser venir écouter tout mon pôle émotionnel, ce pôle qui, de par mon éducation (ne pas s’écouter, ne pas pleurer, être performante…) a été une zone plus ou moins interdite et qui dans la souffrance devenait tyrannique.

Grâce au support de la conscience de mon corps, je ne fuis plus le monde de mes émotions, je peux les regarder en face, les nommer, utiliser l’énergie qu’elles mettent en route et elles me submergent moins. De cette manière je donne une place à tout ce qui me constitue, j’ose habiter toutes les pièces de ma maison intérieure, je ne suis plus envahie ni prisonnière, mais riche de tout cela. Mon corps et ma psyché étant reconnus, accueillis, je peux alors accéder au troisième étage, à la pensée, certains disent à l’esprit. A cet étage, je peux penser ce que je veux, quand je le décide. L’être profond que je suis, peux émerger. Je deviens alors disponible pour une démarche spirituelle. […]

Il s’agit donc de restaurer dans un premier temps cette fonction réceptive avec les actes conscients. Puis notre fonction émissive va être fortifiée elle aussi par des exercices de concentration. Nous rétablirons aussi la volonté cette énergie vitale, cette capacité à décider. Les exercices d’élimination nous aideront à mettre de coté ce qui n’est pas urgent, à faire des choix. Ce sont quatre volets de ce que Vittoz appelait le traitement fonctionnel, qu’il décrit aussi comme accorder notre piano, étape indispensable même pour un virtuose et pour Vittoz, indispensable avant un traitement psychique en thérapie, et indispensable dans une démarche spirituelle. Tous ces exercices s’inscrivent dans le quotidien et participent à sa métamorphose.

VOUS INSISTEZ BEAUCOUP SUR LA SIMPLICITÉ DES EXERCICES MIS EN OEUVRE, EN QUOI CONSISTENT-ILS ?

Je parlais tout à l’heure de réapprendre à marcher. Il y a un exercice de marche consciente par exemple. Sentir l’appui de mes pieds au sol, si celui-ci est dur ou mou, lever un pied puis l’autre, sentir les mouvements de mes articulations, chevilles, genoux, hanches, prendre le temps de sentir le mouvement de mes bras, le poids de mon corps qui passe d’une jambe à l’autre, regarder ce qui est autour de moi, entendre les oiseaux ou le bruit de mes pas, etc… C’est une espèce de B.A. BA qui permet de faire corps avec son corps et avec l’environnement, d’être là, présent dans l’instant. […]

On pratique également des exercices de respiration consciente, sentir la respiration là où elle se manifeste biologiquement, oser descendre dans son ventre, respirer par le dos… Il y a également toute la panoplie des actes conscients que je peux appliquer à tous les gestes du quotidien, la douche, la vaisselle… Ai-je jamais pris le temps un jour de sentir le contact du robinet, d’écouter l’eau couler, de sentir sa température sur ma main et la différence de contact si celle-ci est savonnée ou non, sentir l’odeur… Je prends peu à peu conscience de tous ces gestes, que d’habitude je fais de façon automatique en pensant à autre chose, même lorsque je suis censée me faire du bien comme pour la douche. Pouvoir lâcher le passé ou le futur et revenir là où je suis à l’instant présent. C’est le hic et nunc de toutes les traditions […]  c’est à dire de vagabond, être devenu pèlerin.

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