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Malick et la base 4 en survie

4ddce54a63c72-terrencemalicknegotiatingtostartshootinginm260x307jpegTERRENCE MALICK
Un archétype de base 4 en survie*
par François

Je ne connais pas personnellement Terrence Malick, mais son cinéma oui ! Depuis longtemps, pour moi, une hypothèse 4 en survie se dégage de ses films. La très belle analyse en images de Frédéric Bas pour Blow-up sur l’histoire du cinéaste (https://www.youtube.com/watch?v=wjLKG8tNtOw), me renforce dans cette hypothèse.

De tous les cinéastes majeurs de notre temps, Malick est peut-être le moins cérébral, le moins rationnel, celui qui défit toutes les logiques, mais aussi un de ceux qui procurent les émotions les plus fortes. Sans doute est-ce un de ceux dont l’œuvre est la plus symbolique, où chaque plan est gorgé de sens, où le montage, par ses ellipses ou ses fulgurants rapprochements, dit ce que la parole ne saurait exprimer et ce que le plan lui-même ne saurait épuiser. Les personnes de base 4 aiment le symbole, sans doute parce qu’il leur permet d’exprimer une profondeur d’émotion que le langage rationnel ne saurait atteindre sans la dégrader.

Autre caractéristique du cinéma de Malick : la beauté formelle. Celui qui ne réalisa que trois films en 25 ans, cinq en 38 ans avant d’accélérer le rythme en 2011, attache plus que tout autre une importance essentielle à la beauté de chaque plan, à celle de la photo, sans parler du rythme du montage et de la musique. Tordons le cou définitivement à une idée reçue : tous les artistes ne sont pas 4 ! Il y a tant de 5 ou de 6 notamment qui sont de formidables écrivains, musiciens ou cinéastes ! Mais, en 4, le sens du beau et de son harmonie ont une place vitale parce qu’il s’agit de sublimer une réalité qui serait autrement invivable. Là où le 5 ira l’expliquer – y compris par l’art, et le 6 la provoquer. Ce sens de la beauté n’a évidemment rien à voir avec la joliesse ou toute sorte de mièvrerie esthétique (même si, pour des raisons éducatives et culturelles, un 4 peut aussi y succomber). Au contraire, il s’agit le plus souvent d’un rapport radical à la beauté du monde, par exemple, ainsi que le montre l’auteur de cette belle analyse, dans l’emploi d’un raccord radical qui fait naître d’un choc extrême, une beauté insoupçonnée, comme dans Tree of life (il y a ici quelque chose qui se passe entre le 4 et le 5, et qu’on retrouve chez Kubrick, vraisemblable représentant de la base 5).

On retrouve chez Malick un rapport très particulier à l’histoire. Non pas d’interrogation entre admiration et soupçon, fidélité et rupture comme en 6, mais dans ce que l’auteur de cette analyse appelle un « rapport mélodique à l’histoire » où « le passé est une matière sensible ». Il y a chez Malick une problématique du temps retrouvé (comme chez Proust), une notion du paradis perdu, une quête d’un retour aux origines qui est consubstantiel à la base 4. Il s’agit de retrouver un idéal impossible à atteindre, dont la quête est le seul moteur qui permet d’avancer, mais dont la certitude de ne jamais l’atteindre crée un manque, une envie. C’est le soldat qui regarde les autochtones dans leur vie simple et joyeuse avec envie au début de La Ligne rouge. Chez Malick, le paradis est la condition première de l’homme, mais il en est expulsé : d’où ce manque existentiel qui n’est ni la peur du 6, ni le vide du 5, mais un manque à la fois destructeur et constructeur, essentiel à la création artistique et pourtant douloureux et tragique. Face à ce manque, il n’y a plus comme possibilité que la catastrophe : la violence, la révolte des éléments, la guerre, le crime, et quand la catastrophe a eu lieu, il reste la mélancolie, basse continue et fixation du centre mental des personnes de base 4.

Les films de Malick nous donnent aussi à voir une problématique en survie. La nature est omniprésente chez lui. Le fleuve est un lieu source dont tout découle ; la forêt est pleine de mystères, menace ou refuge ; l’arbre, qu’il soit planté par le père en symbole de vie, ou qu’il se projette vers le ciel en contre-plongée, est le symbole de la respiration du monde entre le créateur et sa créature. Il semblerait bien que nous soyons ici en sous-type survie, au cœur d’une problématique 4. Les GI’s dans La Ligne rouge font une vraie rencontre avec la jungle. Partout, chez Malick, l’amour prend ses racines dans la nature bienveillante où les corps peuvent être libres dans la nature jusqu’à ce que la civilisation y mette fin.

Le sous-type survie donne au 4 un ancrage et un sens du concret que l’on ne retrouve pas dans les deux autres sous-types. Le mot que l’ennéagramme lui rattache est celui d’intrépidité. Il suffit de connaître un peu l’histoire de Malick pour y rattacher cette manière de filmer des heures de pellicules sans savoir ce qui restera dans le film, de tout réinventer au montage, de recruter des stars qui auront la mauvaise surprise de se retrouver trois petites minutes dans le film abouti… Le sous-type survie donne aussi au 4 émotionnel une qualité corporelle, une incarnation assez rare. Parfois, les images de Malick, sans paroles, donnent à voir le pur langage du corps, mais immédiatement, par le plan, la photo, la musique, le montage, sublimé en émotions.

Qui est l’homme Terrence Malick si discret et caché qu’une aile 5 en cas d’hypothèse 4 serait assez probable ? On ne saurait évidemment le conjecturer. Mais son cinéma mérite d’être archétypal de ce que les 4 en survie apportent au monde, dans un registre émotionnel d’une profondeur qui leur est propre, conjugué à un ancrage très survie dans la nature et dans les corps: une alchimie douce-amère, explosive et unique, qui fait tout son génie et tout son charme…

* L’archétype est un représentant connu et supposé d’un type de l’ennéagramme, l’hypothèse reposant sur des éléments caractéristiques de sa vie ou de son oeuvre. 

L’intelligence du corps au cinéma

425022-jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxxSULLY
Un film de Clint Eastwood, 2016

Un archétype de la base 9*

Avec Sully, Clint Eastwood livre un de ses plus beaux films, déroutant les codes du film du dimanche soir pour proposer un miracle de sobriété et de justesse. Tom Hanks, dans le rôle de Sully, le pilote qui, il y a quelques années, posa son Airbus sur l’Hudson en sauvant tous les passagers, est absolument magistral de présence et de précision.
A voir en famille !

v1Sully/Hanks porte ce film par une présence physique hors du commun, à la fois puissante et sobre, calme et déterminée. Dans le rôle de ce pilote qui, une fois passé le temps où il est fêté en héros, se retrouve en butte à une enquête visant à lui faire porter la responsabilité de l’amerrissage, pour de sordides questions financières, il réagit à la façon d’une personne de base 9.

Face aux questions agressives de ses interlocuteurs, il ne rentre pas dans le conflit. Face à l’injustice qui lui est faite, il intériorise, incapable de partager son angoisse avec sa femme (quelques personnes de base 9 sauront de quoi je parle…) et finit même par douter de lui-même. Seuls ses rêves diront la violence de ce qu’il traverse et la réalité de ce qu’il vit.

Face aux analyses des ingénieurs et aux calculs des machines, il oppose opiniâtrement le facteur humain, c’est-à-dire ce qu’il sent. On lui dit que le second moteur fonctionnait, il répond seulement : « ce n’est pas ce que j’ai senti ». Les personnes de base 9 sont au cœur de la triade instinctive de l’ennéagramme, celle dont le centre d’intelligence préféré est le corps. C’est de lui qu’elles reçoivent d’abord les informations pour l’action et non celles de l’intellect ou de l’émotion. Il y a en base 9 une capacité spécifique à sentir l’environnement, à faire corps avec lui. Le plan bouleversant où, alors que l’avion menace de couler, Sully arpente seul le couloir de l’avion alors que tous les passagers ont été évacués, est emblématique de cette présence qui fusionne avec l’environnement. Là où la précipitation serait compréhensible, le calme règne.

Le cœur du film, dont la scène est judicieusement fragmentée par Eastwood, est celle de l’amerrissage. Sully prend la décision de ne pas rejoindre l’aéroport La Guardia, contrairement aux conseils qu’il reçoit. Il sait, parce qu’il le sent, qu’il n’y arrivera pas. Il n’a pas le temps de la réflexion mentale, qui le mènerait à s’écraser contre les immeubles  (terrible réminiscence des attentats du 11 novembre 2001), comme le montre la simulation finale. Le corps est plus rapide que la tête en situation d’urgence.

Il choisit donc de tenter de se poser sur l’Hudson, dans le plus grand calme et avec la plus implacable détermination. C’est l’action juste par excellence, celle qui ne résulte pas de savants calculs mais d’une présence réelle aux choses et à soi : l’action juste, cette vertu de l’ennéagramme si mystérieuse et dont les personnes de base 9 ont le secret quand elles vont chercher le meilleur d’elles-mêmes. Une action juste qui n’a rien de brillant et qui ne cherche pas le spectaculaire – Sully n’est pas à l’aise avec l’encensement des médias, mais qui trouve son épanouissement dans le fait même. Difficile d’en parler… Eastwood nous permet de le vivre un peu avec son héros, c’est la parole du cinéma.

Est-ce un hasard ? Je faisais la recension il y a tout juste un an d’un autre film avec Tom Hanks, Le Pont des espions de Steven Spielberg, où une fois de plus l’acteur se retrouvait en posture 9… Que cela veut-il dire de l’acteur, des réalisateurs, des personnages mis en lumière ? Ce serait l’objet d’un autre article.

* L’archétype est un représentant connu et supposé d’un type de l’ennéagramme, l’hypothèse reposant sur des éléments caractéristiques de sa vie ou de son oeuvre. 

 

 

Ciné de vacances ?

imgresLE PONT DES ESPIONS
Un flim de Steven Spielberg, 2015

Un archétype de base 9*
Par François

Faisons-nous plaisir! Le Pont des espions est sans aucun doute un des meilleurs films de Spielberg qui renoue ici avec le grand cinéma classique américain. Pas académique comme dans Lincoln ou La Liste de Schindler (deux bons films au demeurant), mais simplement classique, donc éternel. Un film idéal pour les vacances de Noël!

C’est l’histoire d’un avocat américain, James Donovan, qui se trouve commis d’office pour défendre un espion russe afin qu’il puisse bénéficier d’un procès équitable. Mais il se prend au jeu, défend son client avec ténacité et se voit proposer de jouer le Monsieur bons offices dans l’échange de son ex-client avec un pilote américain capturé par les soviétiques.

LA-BANDE-ANNONCE-DU-JOUR-LE-PONT-DES-ESPIONS_cropTom Hanks qui joue l’avocat incarne à merveille, me semble-t-il, la base 9 dans ce qu’elle a de plus beau. Etre commis d’office est une habitude chez les personnes de base 9, qui ont du mal à faire des choix et à prendre position, mais qui savent mieux que personne se mettre à la place de l’autre. On sent à chaque instant l’énergie corporelle qui culmine dans un des derniers plans du film lorsque Hanks est sur le pont dans la position vittozienne de l’homme debout, ancré au sol, comme insubmersible.

Avec son client, Donovan fait preuve d’une empathie sans pareil. Face à ce petit homme sans goût ni grâce, il est là, présent, et finit par attirer sa sympathie. Au cœur d’une affaire d’espionnage tendue et parfois violente, Donovan/Hanks traîne sa grande carcasse paisible en apportant autour de lui une énergie de sérénité qui tranche avec un entourage anxieux et électrique.

Dans les moments difficiles de la négociation, il n’entre jamais dans le conflit, garde une rondeur qui finit par déstabiliser ses interlocuteurs. Car c’est une des armes secrètes de la base 9 que déploie avec virtuosité Donovan: face à son chef au cabinet d’avocat, à la CIA, aux interlocuteurs communistes, il ne lâche rien. Je ne dévoilerai rien du film, mais je dirai seulement que rien ne l’arrête et qu’il continue sur sa lancée quoiqu’il arrive. Il est absolument sourd aux contradictions et comme il a une sacro-sainte horreur du conflit, il fait comme s’il n’entendait pas.

La tactique est royale ici, mais cette forme de résistance passive peut en d’autres cas jouer des tours aux personnes de base 9, quand l’immobilisme génère chez le protagoniste l’explosion qu’il voulait surtout éviter et le conflit qu’il cherchait absolument à contenir…

Ce qui est magnifique dans ce film d’un point de vue ennéagrammique est que Donovan réalise l’action juste, cette vertu de la base 9. Ce qui pourrait apparaître chez les personnes de base 9 comme une certaine paresse dans l’action peut s’enraciner dans un laisser faire et conduire dans le meilleur des cas à poser la bonne action au bon moment, au bon endroit.  C’est le cas ici: au lieu de défendre son client pour que les usages démocratiques soient saufs, il prend sa mission à cœur et la porte à son terme: sauver littéralement son client. Au lieu de se satisfaire de l’échange demandé par la CIA, il va viser plus, et faire ce que personne ne croit possible. Mais il va le faire à la 9: à son rythme, plutôt lentement, comme un diesel que rien n’arrête.

Et puis, comme beaucoup de personnes de base 9 qui hésitent en stage avec la base 7, il manie volontiers l’humour. Ce qui permet de différencier l’un de l’autre, c’est la motivation profonde, la raison pour laquelle l’un comme l’autre peut lancer de petites blagues à tout bout de champ. En base 7, l’humour est un facteur de plaisir pour soi et pour les autres, qui lui permet de désamorcer sa peur de l’enfermement ou de la contrainte. En base 9, l’humour est une arme de pacification, elle permet de détendre les atmosphères, participe à l’harmonie et, au final, évite à tous prix, le conflit.

* L’archétype est un représentant connu et supposé d’un type de l’ennéagramme, l’hypothèse reposant sur des éléments caractéristiques de sa vie ou de son oeuvre. 

Brian Wilson et la base 7

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BRIAN WILSON
Un archétype* de base 7
par François

Je sors du visionnage du très beau film de Bill Pohlad Love & Mercy, consacré à la vie de Brian Wilson, leader des Beach-Boys.

C’est un film sur la création musicale, le mythe californien, la maladie psychique, la figure du père, la perversion d’un gourou, l’enfance perdue, et aussi une très belle histoire d’amour. Pour ceux qui aiment cette musique, c’est l’occasion de voir un film abouti et sensible, avec deux très bons acteurs jouant Brian Wilson. Pour ceux qui ne connaîtraient pas cette musique, c’est l’occasion de rencontrer le plus grand génie Pop. Mais en ce qui nous intéresse ici, c’est la confirmation pour moi ce que la musique et la vie de Brian Wilson disent de la probabilité d’une base 7.

Les Beach-Boys, c’est une histoire de famille: les trois frères Wilson, Brian, Carl et Denis, leur cousin Mike Love et Al Jardine. Leur musique est cette Surf Pop qui épouse parfaitement la joie et l’ivresse de vivre dans une Californie qui peut prétendre au titre de nouveau paradis terrestre: une sorte de terre de 7 où tout est possible, facile, jouissif, où les espaces sont immenses, où l’on se sent libre, où les notions de souffrance et de contraintes sont repoussées, y compris par l’usage de subterfuges addictifs comme l’alcool et la drogue. Cette Californie est la terre des tubes qui firent la notoriété des Beach-Boys, et dont Brian fut le maître d’oeuvre, comme I Get Around. Chanson euphorique de désir inassouvi, elle est comme un étourdissement recouvrant la part d’ombre par une tension et une excitation à fleur de peau:

Cette part, Brian ose la dévoiler dans la mélancolie de Surfer Girl qu’une bonne partie du public ne reçoit que comme un slow, alors qu’il s’agit pour moi d’une ballade presque enfantine qui révèle une fêlure… Les 7 sont de grands enfants, souvent facétieux, qui ont du mal à accepter l’engagement et les responsabilités, et jouent de leur charme innocent pour recouvrir leurs blessures enfouies.  Ainsi ils n’ont pas à les affronter et peuvent rejouer sans cesse le mythe du paradis perdu.

En 1965, les Beatles sortent Rubber Soul, album magistral d’unité. Brian Wilson est attiré par cette possibilité nouvelle de faire autre chose que des chansons à succès. Il laisse partir ses frères, cousins et ami en tournée au Japon, pour travailler à la musique qu’il porte en lui. Le résultat est un album qui dépasse tout ce que la Pop Music avait pu inventer. Brian crée du nouveau, utilise une multitude d’instruments classiques auxquels il adjoint le son d’un klaxon burlesque, des aboiements de chien, le bruit d’un train qui passe. Tout est occasion de musique, même sa voix qui parle en studio… Ecoutez le poignant Caroline no :

Le résultat est à la hauteur de cette phrase que l’on entend dans la film: « Il faut que ça ressemble à un cri, mais que ce soit positif! » Nous sommes ici au cœur caché de la base 7: ce qu’il vous livrera ne sera jamais profondément triste, ou tout au moins cela ne sera jamais dit ainsi, car entrer en contact avec ses émotions négatives est extrêmement difficile pour lui. S’il approfondit son monde intérieur, il y aura toujours quelque chose qui sonne positivement, même euphoriquement, recouvrant les aspérités du violoncelle et les gouffres de l’orgue, un son magnifié luxuriant, un choix radical de la joie comme rempart contre la tristesse, à l’ennui qui terrasse, à la solitude qui tue. C’est ce que rend palpable le chef d’oeuvre Good vibrations: 

Mais le destin de Brian Wilson est atypique: c’est celui d’un homme qui souffre d’une maladie mentale, jusqu’à l’incapacité. Il ne peut finir le chef d’oeuvre auquel il aspirait, l’album Smile, sombre dans une maladie psychique grave et se retrouve livré aux mains d’un psychiatre gourou qui prend possession de lui. Le film Love & Merci raconte cette histoire et comment Brian s’en est sorti par l’amour et la compassion. Mais en deçà de cette maladie, on peut observer que Brian a voulu explorer ce que sa base 7, dans sa recherche gloutonne de tous les plaisirs, de tous les possibles, ne lui autorisait pas: une quête de profondeur et de sens. Il est marquant de voir Brian Wilson activer si souvent les deux flèches de la base 7, ces deux ressources additionnelles qui permettent de sortir du carcan du type. En l’occurrence, la flèche 1 perfectionniste lui permet de travailler à une réalisation toujours plus exigeante et rigoureuse et la flèche 5 lui fournit la capacité de s’isoler pour mieux assimiler ses émotions pour mieux les retranscrire. Mais pour autant, Brian reste 7: il y a dans sa musique une légèreté aérienne, une joie de vivre foisonnante, ouverte jusqu’à la dispersion, malgré ce que la musique livre d’une part de fêlures, de peurs, d’angoisses de séparation. Le fameux Heroes & Villains de Smile, dans la version reconstituée autour de Brian Wilson en 2004, en est l’illustration:

Tour à tour tendre et burlesque, je la vois comme la musique d’une personne de centre mental comme le laisse apercevoir le film, avec un Brian se tenant la tête entre les mains. Tout se passe dans la tête en 7, le mental crée en permanence un monde de plaisirs ou de sensations fortes qui lui permettent d’échapper à l’ennui du quotidien, à une détresse enfouie et qu’il lui faut parfois des années pour contacter, ce qui est douloureux, mais salvateur.

Brian Wilson a composé ce qui est pour certains la plus belle chanson du monde, Surf’s Up. Mystérieusement, on sent ici le lien qui unit les trois types idéalistes, 1, 4 et 7. Les trois attendent du monde ce qu’il ne peut donner car il n’est pas assez parfait, absolu, heureux. Ma lecture du destin de Brian Wilson est que sa souffrance psychique fut pour lui un moyen inconscient d’échapper au réel et de tenter de garder ce sens de l’enfance et du jeu qui sont la marque de la base 7 et qu’un monde adulte ne permet pas. Ce n’était qu’un leurre, mais qui a fini par lui permettre, par la traversée de ses propres souffrances, à faire de son existence une vie vécue et non survolée, à ne pas rester en surface mais à avancer en eau profonde, à vivre une pâque qui conduit à la résurrection.

* L’archétype est un représentant connu et supposé d’un type de l’ennéagramme, l’hypothèse reposant sur des éléments caractéristiques de sa vie ou de son oeuvre. 

 

 

 

 

Du rire et des larmes

le-prenom-affiche-4f67102b326b6LE PRÉNOM
Un film de Matthieu Delaporte et Alexandre de la Patellière, 2012

Le succès du film Le Prénom est sans doute dû à la remarquable étude de caractères qui en fait la force. On ne jaugera pas ici des qualités cinématographiques de ce qui relève du genre du théâtre filmé si cher au cinéma français, avec toutes les limites que cela comporte, sauf à relever tout de même la très belle performance du quatuor d’acteurs principaux. Ce qui me paraît avéré est la stupéfiante cohérence des personnages, beaucoup moins caricaturaux qu’une lecture superficielle pourrait le laisser entendre. Cohérence qui peut s’analyser de façon convaincante avec l’ennéagramme.

3327124-7Commençons avec le personnage de  Vincent, superbement campé par Patrick Bruel, qui donne l’impulsion de l’histoire en annonçant à un dîner où il est invité par sa sœur et son beau-frère qu’il va appeler son fils Adolphe. Nous pourrions être en face d’un archétype de base 3, agent immobilier fier de montrer sa réussite, qui roule en grosse berline allemande et apporte une bouteille de Cheval-Blanc 1985. Bien trop occupé pour penser à autre chose qu’à son travail et à l’image qu’il donne, il ne sait à peu près rien de celui de sa compagne. Mais il y a plus que ces traits parfois un peu trop caricaturaux du 3. Il y a cette capacité à s’engager à corps perdu dans une joute verbale avec son beau-frère, joute où la question de la vérité n’a aucune importance, mais dont il faut être vainqueur. Et c’est là où Vincent bascule, empêtré dans un mensonge dont il ne sait plus sortir car cela l’amènerait à reconnaître une défaite, un échec. Pour gagner un challenge dérisoire, il met de côté toute émotion, peut paraître cynique ; mais quand il croit être trompé par sa femme – ce qui constitue l’échec du lien par excellence si redouté en base 3 – il ne sait pas prendre le recul nécessaire et se laisse submerger par sa propre émotion. Comme l’apprend l’ennéagramme, le 3 est un émotionnel qui s’ignore, et le personnage incarné par Bruel le montre à merveille.

3327124-9Prenons les autres personnages dans l’ordre de rentrée en lice dans ce jeu de massacre comique et tragique. Pierre, le beau-frère, joué à la perfection par Charles Berling est le prototype du bobo intello de gauche, très certain de son appareil mental. On n’a pas de mal à reconnaître une base 5, par ce côté intello en retrait, comme détaché de la vraie vie, aimant à parler avec des références plus qu’à se mettre lui-même en danger. Le défaut que lui renvoie son entourage, et dont il est parfaitement dupe, est celui de l’avarice qui n’est pas seulement une difficulté à dépenser son argent, mais surtout à donner de lui-même, à dépenser une énergie assez faible : on voit Charles Berling, épuisé par la joute, quasiment disparaître en deuxième partie de film. Vraisemblablement, l’impact émotionnel (dont il n’a pas conscience) de la question politique, l’importance de son rôle de professeur d’université, une manière d’avoir soin à sa manière sobre et signifiante de son image, évoqueraient un sous-type social.

3327124-11Claude, l’ami d’enfance de Vincent et de sa sœur, joué par Guillaume de Tonquédec, pourrait être un bel archétype de base 9. C’est ce que lui renvoient avec cruauté ses comparses : difficulté à se positionner, incapacité à entrer en conflit, un côté qui peut aller jusqu’à une certaine transparence. Même lorsque ses amis l’étiquettent à tort, et avec une consternante légèreté comme homosexuel, il ne se met pas en colère.  Mais ces facettes sombres sont l’envers d’une étonnante qualité d’empathie et d’écoute, d’une propension à la paix et à l’harmonie étonnante. Or cet homme qui par souci d’éviter un conflit a caché un lourd secret à ses amis durant des années, va du coup être à l’origine de l’explosion finale, faute d’avoir à temps affronté le problème. On en dira pas plus, mais il paraît probable que cet homme aimanté par une femme de façon tout à fait singulière, soit en sous-type tête-à-tête.

3327124-3Elisabeth, sœur de Vincent et femme de Pierre, est un personnage dont il n’est pas si facile de chercher la base car son rôle de mère de famille débordée et peu reconnue pour ce qu’elle fait vient parasiter l’analyse. On pourrait la voir en 2 à certains aspects, mais elle n’en n’a ni le côté  structurellement envahissant, ni la part conjoncturellement agressive. Il se pourrait qu’elle soit de base 4 dans une version assez sobre, comme le sont une bonne partie des personnes de base 4, contrairement à ce que disent les livres. Valérie Benguigui incarne une femme de cœur, dont le ressort profond est émotionnel (comme on le voit pour son travail de professeur de français), qui se sent profondément incomprise et qui peut parfois manquer de logique. C’est surtout dans la seconde partie du film, et notamment à la fin, que se dévoile une femme qui souffre de manque de lien avec un mari en retrait et un frère autocentré, et surtout qui vit très mal le manque d’authenticité de celui qui avait le statut de son meilleur ami, confident de cœur. Se révèle alors le rejet du 4 de tout ce qui est superficiel, notamment des rapports avec sa belle-sœur, mais aussi une présence émotionnelle qui désarçonne les protagonistes. Lorsqu’elle s’adresse à chacun apparaît aussi un sous-type tête-à-tête  pour lequel la rivalité (avec son frère ou sa belle-sœur) est très présente, avec à sa manière une indéniable séduction.

3327124-8Finissons avec Anna, femme de Vincent qui arrive un peu tard dans la soirée et dont le rôle est moins important, incarné par Judith El Zein. Celle que son mari appelle « la bombe » pourrait bien être de base 6, avec une violence verbale très ajustée, mais très destructrice au fur et à mesure que l’action se tend. Loyale avec la famille de son mari dans le choix du prénom de l’enfant, elle se sent trahie dans sa fidélité lors du quiproquo et se défend en attaquant. Le personnage gagne de l’épaisseur quand est dévoilé le lien qui la lie à Claude et à Françoise, la mère de Vincent et Elisabeth. Une problématique complexe apparaît autour de la confiance et de la trahison, avec un mélange d’humour et d’agressivité, de volonté d’apaisement et de saillies imprévisibles. Un sous-type tête-à-tête en 6 dit force et beauté est assez plausible.

Reste Françoise, que l’on ne fait qu’entendre ou plutôt deviner au téléphone et voir dans un flash-back éloquent. Intrusive, ultra-présente, on pourrait évoquer du 8 ou du 2, mais les éléments d’analyse sont trop minces pour se risquer aux hypothèses. En revanche un sous-type tête-à-tête n’est pas improbable pour cette étonnante séductrice !

Au cinéma comme dans la vie, le rire peut être un joli mécanisme de défense mais aussi un moyen de mise à distance qui permet l’approfondissement : ainsi la comédie peut révéler le fond de l’être parfois mieux qu’une tragédie. Voir ou revoir ce film à la lumière des caractères de l’ennéagramme donne de nouvelles raisons de rire mais surtout nous fait aimer davantage les personnages parce que l’on s’approche un peu plus ainsi de leurs ressorts profonds.

Une Palme d’or au cœur du sujet

imgresWINTER SLEEP
un film de Nuri Bilge Ceylan
Palme d’or 2014

Cette année la palme d’or de Cannes a été décernée à un chef d’œuvre du septième art, Winter Sleep du cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan, dont certains ont déjà vu et aimé Uzak ou Les Climats. On ne dissertera pas ici des qualités esthétiques de ce film – photo, direction d’acteurs, science du champ/contrechamp – mais on s’attachera à l’analyse ennéagrammique des trois personnages principaux dont la subtilité est remarquable.

1Inspirée de nouvelles de Tchekov, Winter Sleep met en scène dans une intrigue aussi mince que tendue, un personnage principal, Aydin. Acteur de théâtre en retraite, il gère un petit hôtel troglodyte en Cappadoce, écrit quelques papiers pour le journal local et repousse au lendemain l’écriture d’une histoire du théâtre turc… A ses côtés sa jeune épouse Nihal, avec laquelle il ne partage plus grand-chose et qui se dépense sans compter dans les actions caritatives ; et sa sœur Necla, récemment divorcée, qui vit avec eux. Un jet de pierre sur une vitre de voiture, une lettre reçue par Aydin vont déclencher un séisme qui va faire tomber les masques.

2Aydin nous apparaît comme un prototype du type 7 avec ses côtés attachants et détestables. Charmeur, débonnaire, sympathique, Aydin se révèle aussi d’un égoïsme forcené, d’une lâcheté pitoyable, et s’avère être un parfait velléitaire, incapable de mener à bien ses projets, tout en étant très arrogant et sûr de son intelligence. On voit bien ici que le 7 appartient à la triade mentale, même si son incapacité à persévérer dans l’effort l’empêche de produire ce qu’il pourrait. On voit aussi combien le 7 est marqué par la peur comme tous les mentaux, et en particulier la peur de souffrir qui est la marque du 7, et dont une des premières scènes est la parfaite illustration : au moment d’un conflit entre son homme à tout faire et un de ses locataires avec lequel il est en procès, Aydin reste à distance, ne s’implique pas, laisse faire, littéralement pétrifié par la scène. Ce 7-là aurait une forte aile 6 qui fait de lui un 7 moins en prise sur le réel que le 7 à aile 8, et plus en proie en doute, mais aussi à la nuance. Une flèche 5 semble également manifeste chez Aydin qui lui fait trouver du plaisir à se réfugier dans son bureau devant son ordinateur, mais sans arriver à aboutir. Sa flèche 5 viendrait ainsi au service de son 7 soucieux de son plaisir. Là où le personnage est magistral c’est qu’il montre dans ce 7 un mélange inouï d’égoïsme individualiste et de dépendance des autres dans la recherche de son plaisir qui peut paradoxalement susciter en lui des attitudes que l’on pourrait prendre pour de l’abnégation.

imagesNihal, interprétée par la belle Melisa Sözen, pourrait bien être le prototype d’une 4 introvertie, avec une belle aile 5. Toujours en avance sur son mari et sa belle-sœur dans la compréhension des émotions (il suffit de voir la scène terrible dans laquelle le petit garçon qui a brisé la vitre de la voiture présente ses excuses), elle est capable, acculée par l’arrogance d’Aydin, de l’exécuter en quelques mots, avec une profondeur de jugement magistrale. Mais son aile 5 tempère son 4 qui, on le comprend au fur et à mesure du film, bouillonne à l’intérieur et s’extériorise de manière déroutée grâce à une forte flèche 2 qui la pousse à vouloir sauver la planète, en tous cas la Cappadoce. On voit clairement combien son engagement humanitaire est avant tout une manière pour elle d’exister à travers les émotions fortes que son mariage ne lui donne plus. Mais cet altruisme est un leurre. Nihal est centrée sur elle-même et Aydin n’a pas tout à fait tort de lui reprocher une forme d’ingratitude. Nous entrons ici au cœur des difficultés et de la souffrance d’un couple 4/7 qui peut parfois tourner à la lutte de deux narcissismes.

UNNAMED_crop_cropQuant à Necla, elle nous apparaît comme un archétype de base 6. Prise entre sa loyauté vis-à-vis de sa famille et la suspicion envers elle, Necla joue une partition bien connue des 6, passant d’une sorte de soumission (elle n’est ici que la pièce rapportée) à une agressivité sans pareille. La manière dont elle crache son venin à sa belle-sœur et à son frère, avec un art de la parole stupéfiant, illustre cette capacité du 6 à exceller dans une forme de violence verbale dont il est maître. Elle flaire l’imposture chez Aydin comme personne : un vrai chien de chasse qui va faire sortir du bois celui qui veut faire illusion ! Elle attaque sa belle-sœur aux endroits qui font mal, avec un grand sourire. Et en même temps, elle est prête à se soumettre à son ex-mari qui l’a bafouée et à s’humilier pour le retrouver. Ce mélange de soumission et de violence est typique de la base 6. Le personnage de Necla en traduit bien toute l’ambivalence.

La richesse des caractères de Winter Sleep, sa plongée dans les eaux profondes de l’homme intérieur, une fin qui ouvre à tous les possibles sont des signes de la qualité de ce film surprenant vers lequel il faut courir tant qu’il demeure sur les écrans. Ce qu’il dit de l’humanité souffrante l’est avec un génie qui évoque irrésistiblement le grand Bergman, qui sait si bien souligner les ombres. La justesse des personnages, leur traitement sans concession peut dérouter, gêner, questionner; il est en tous cas, par quelque bout qu’on le prenne, une occasion de remise en question de soi, qui engage à chercher la lumière.

Downton Abbey à la lumière de l’ennéagramme

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Il y aurait bien à dire sur cette série déjà culte, et notamment sur la finesse de sa qualité de reconstruction historique et sociale, sa réussite esthétique : décors, costumes, scénario, dialogues, réalisation, mais surtout photo et qualité du jeu des acteurs. Nous choisissons ici d’aborder Downton Abbey par le versant de l’ennéagramme. Une telle palette de caractères suivis dans la durée et au gré de circonstances diverses est pain béni pour qui s’intéresse aux ressorts de la personne, sans interprétation ni jugement

Pain béni parce que la délicatesse de l’ennéagramme vient du fait que, selon la déontologie de la tradition orale, seule la personne peut attester de sa base car elle seule connait ses motivations propres. Prétendre les connaitre mieux qu’elle-même peut être non seulement blessant mais surtout servir de prétexte de toute puissance à notre ego. Or, aucun risque de ce genre n’est pris avec un personnage de fiction : toute liberté nous est donnée de le prendre comme objet d’étude afin d’affiner notre connaissance des caractères humains. Bien plus, il peut nous permettre de nous remettre nous-mêmes en question en nous interrogeant sur la raison qui nous fait réagir à tel ou tel personnage : si Lady Mary ou Isobel me sont tellement antipathiques, que cela veut-il dire de moi ? Qu’est-ce qui fait que je comprends si bien Lord Grantham ou Branson ? Pourquoi suis-je tellement touché(e) par Lady Sybil ou Lady Violet ?

En guise de préambule, nous voudrions prendre quelques précautions :
Toutes nos hypothèses sont… des hypothèses : elles sont le fruit de notre expérience mais aussi de ce que nous sommes. Personne n’est à l’abri d’un prisme trop étroit ! Et nous évoquerons seulement les types des personnages qui nous seront apparus avec une relative clarté.
– Nous tacherons de nous appuyer principalement sur les deux premières saisons afin d’éviter de révéler à ceux qui n’ont pas encore vu les saisons 3 et 4 la mauvaise expérience des spoilers.
– Toute la série est colorée de l’esprit de la société anglaise des années 1910-1920. On y retrouve le côté distant, réprimant ses émotions de la culture anglaise qui a souvent fait typer l’Angleterre comme une société de base 5. C’est donc une sorte de sur-couche 5 qui vient colorer chaque caractère et sans doute tempérer les plus extravertis. Par ailleurs, l’enjeu de la série étant la pérennité du titre et du domaine de Dowton, cette responsabilité rejaillit avec une teinte de base 6 sur les personnages principaux, que ce soit au sein de la famille Crawley ou même chez les domestiques.

19Lord Grantham, Robert Crawley, semble un assez bel exemple de type 9. Il n’aime pas être bousculé, apprécie plus que tout son confort et l’atmosphère – normalement – paisible du château. Sa présence à elle seule apaise et rassure. Plus que tout, il recherche l’harmonie et la paix. Il déteste les conflits et a du mal à s’opposer. Alors que la solution du mariage de Lady Mary avec Matthew apparaît comme la plus évidente, il ne fera rien pour influencer le choix de sa fille. C’est un rassembleur, un homme de consensus comme le montre son accueil paisible du nouvel héritier du nom. Mais l’on pointe en même temps le défaut du 9, dans une tendance à procrastiner au lieu d’agir : alors que son entourage le pousse à étudier une possibilité légale pour contester l’héritage de Matthew, il ne bouge pas. Sa force d’inertie est patente, mais s’il est bousculé (par exemple par l’attitude de sa benjamine Lady Sybil), ses colères peuvent être redoutables, quoique légèrement décalées. Une aile 8 et un sous-type en survie ne seraient pas impossibles.

8Son épouse Lady Cora pourrait être un bel exemple de type 4, dans un monde où l’expression de l’émotionnel est bridé. Bien que jouant admirablement son rôle de comtesse (en activant une flèche 1 tellement utile aux 4 en responsabilité), elle garde sa spécificité et son indépendance d’esprit. Elle n’oublie pas qu’elle est américaine et cultive cette différence avec tact. Même si elle joue le jeu de la haute société et de ses traditions corsetées, si elle met tout en place pour ne pas laisser paraître ses up and down (notamment au moment de la perte de son bébé), son regard ne trompe pas : tour à tour ému, tendre, bienveillant, il peut se faire cinglant et indigné. Beaucoup de choses passent chez elle par le non verbal car il ne s’agit pas ici de mentaliser comme en 5/6/7, la communication se fait par le cœur.

3Autre planète, celle des personnes de base 6, avec un personnage légendaire, la comtesse douairière, Violet Crawley, magistralement interprétée par Maggie Smith. Humour à couper au couteau, réparties assassines, elle défend le clan Crawley avec une fidélité sans faille et un sens du devoir inoxydable. Les rapports de Lady Violet et Lady Cora pourraient bien être emblématiques des relations 4-6 : là où l’une parle d’amitié et dialogue du regard, l’autre répond stratégie et envoie des piques en guise de manifestation d’affection.

16Dans les filles Crawley, laquelle préférez-vous ? Lady Mary est un des personnages les plus complexes de la série. Du feu sous la glace. Il se pourrait bien qu’elle constitue un bel archétype de base 3. Elle se dit « sans cœur », elle agit en pragmatique, mais on la sent à plusieurs reprises touchée au cœur. Ses aventures tournent autour de la problématique du mensonge et de la vérité, et d’abord vis-à-vis d’elle-même. On est en plein dans la tension intérieure de la base 3 qui, au cœur de la triade émotionnelle, évite ses émotions pour ne pas nuire à ses objectifs. Le mot challenge allume des étincelles dans ses yeux et son apparence est importante, plus précisément l’image que l’on peut avoir d’elle. Elle s’adapte à ce qu’elle croit que l’on attend d’elle avec parfois une innocence déconcertante. D’où le séisme que constitue son aventure avec M. Pamuk. Elle pourrait avoir une forte flèche 6 qui peut la conduire, pour le meilleur à refuser un certain conformisme 3, ou pour le moins bon à être bien indécise dans ses affaires de cœur.

6Lady Sybil, la benjamine, pourrait être une belle représentante de la base 7. Elle étouffe dans le cadre contraignant de Downton et elle a besoin de s’en évader. Tout est bon pour cela : apprendre à cuisiner, chercher du nouveau dans l’excitation des mouvements politiques, devenir infirmière pendant la guerre, faire sauter les cadres avec Branson… Elle met ainsi en lueur cette curieuse mais récurrente confusion possible entre les personnes de base 7 et 2 : même dynamisme, même souci de faire plaisir, même goût de l’occupation (pour ne pas s’ennuyer en 7, pour aider en 2) ; avec cette spécificité en 7  de vaquer dans le monde de la souffrance des hôpitaux sans en paraître affecté. Un besoin de liberté conjugué à une légèreté qui pourrait parfois être superficielle. Sa fugue avec Branson est emblématique : elle accepte de revenir pour quelques jours chez elle afin de ne pas trop peiner ses parents et par conséquent de ne pas trop souffrir… tout en garantissant sa porte de sortie !

29 (2)Branson… idéaliste, homme du tout ou rien, il ne vit que par sa passion pour ses idées puis par sa passion pour Sybil : leurs points communs ? La fuite de la routine et du figé, la recherche du nouveau, le combat pour des causes belles mais un peu utopistes. La suite de la série ouvrira sur la possibilité d’un sous-type social du type 4 : tiraillé entre son désir de singularité et son aspiration à être reconnu à Dowton, il est en permanence habité par la honte de n’être pas de ce monde-là tout en désirant en être et en travaillant à sa pérennité.

5Venons-en à notre héros, Matthew, vraisemblablement de type 5 – comme le pays à l’origine de la série, tiens, tiens… Son arrivée à Downton est assez symptomatique. Il manifeste son souci d’indépendance de manière nette : besoins matériels minimalistes, jalousie de son intimité, il a du mal à dépendre des soins d’un valet et n’y consentira que par délicatesse pour Lord Grantham. Sa visite de l’église avec Lady Edith est délicieuse : alors que la jeune fille cherche à établir du lien, Matthew est là pour échanger informations et connaissances culturelles… Discret et sensible, un sous-type en tête-à-tête pourrait expliquer son cœur passionné mais ne va pas jusqu’à lui permettre de déclarer sa flamme. Pas étonnant que les relations amoureuses entre Lady Mary et lui mettent du temps à se mettre en place avec deux bases, 3 et 5, qui ont pour souci premier de se protéger des manifestations émotionnelles…

20Le monde des domestiques est dirigé par deux magnifiques personnes de type 1 : Carson et Madame Hughes ! Rien n’est laissé au hasard par l’un ni par l’autre : véritables chefs d’orchestre d’un monde qu’ils voudraient toujours plus parfait, ils assurent le bien être et la bonne place de chacun jusque dans les moindres détails. Le travail est la valeur suprême et la colère intérieure est là, dans le regard ou dans l’expression quand les personnes ou les choses ne sont pas à leur place, mais elle ne sort que de manière maîtrisée. Le sens du devoir les pousse à sans cesse se sacrifier, jusqu’à pour Madame Hughes renoncer au mariage et pour Carson jusqu’à s’éreinter à la tache et n’écouter la fatigue de son corps que quand celui-ci le lâche. Au fur et à mesure des saisons, nous les voyons évoluer grâce aux ressources additionnelles de leurs flèches 4 et 7, vers moins de rigidité et plus de légèreté. On se prend à espérer que lors des saisons suivantes, ils puissent faire preuve de la même tendresse vis-à-vis d’eux-mêmes que celle qu’ils manifestent l’une à Ethel, l’autre à Lady Mary…

7Bates est un personnage énigmatique. D’une loyauté infaillible (jusqu’à laisser croire au comte qu’il le trahit pour ne pas le mettre en difficulté), son regard est d’une grande douceur et il ne tarde pas à attirer la compassion et l’amitié de – presque -tous. Pourtant, tout un pan de sa vie échappe et le peu qui affleure laisse envisager une violence latente. C’est comme s’il gardait jalousement un jardin secret, comme s’il craignait une lumière dont il ne pourrait pas maîtriser les effets. « Je suis un inquiet et les inquiets s’inquiètent » laisse-t-il échapper. Nous pourrions être face à l’ambivalence bien caractéristique de la base 6. La suite nous en dira sans doute davantage…

30Anna sa bien-aimée, attentionnée et compréhensive, pourrait être de type 2. Mais c’est Isobel, la mère de Matthew, qui remporte la palme dans ce domaine, avec vraisemblablement une aile 3. Incapable de retenir sa pulsion d’aider les autres jusqu’à prévenir leurs besoins avant qu’ils n’en aient eux-mêmes conscience, son incroyable énergie fait sa force et sa faiblesse. Sa force, car elle sait d’instinct ce qui peut sauver tel malade, transforme Dowton en hôpital de campagne pendant la guerre, sait repérer les talents et les mettre en valeur. Sa faiblesse, car elle a du mal à se donner des limites, finit par étouffer son entourage et succombe à la tentation de se vouloir indispensable. « Vous comprendrez que j’ai besoin d’un minimum de reconnaissance pour rester », dit-elle à Lady Cora. Il ne sera pas difficile à cette dernière de trouver le moyen de lui faire développer ses talents loin de Dowton Abbey…

4Thomas et O’Brien sont les âmes damnées de Downton. Thomas semble illustrer un type 3 sans scrupule : manipulateur et fourbe, il met tout en oeuvre pour la réussite de sa promotion. O’Brien, beaucoup plus mentale, pourrait être de type 6, à aile 5. Calculatrice froide, elle anticipe avec virtuosité, mais elle est parfois victime de ses projections abusives. Le scénario catastrophe qu’elle construit à l’encontre de Lady Cora et qui lui fait croire que celle-ci veut se débarrasser d’elle, est typique.  A la différence de Thomas, le remord a de la prise sur elle et elle mettra d’autant plus d’énergie à être loyale à Lady Cora qu’elle aura été coupable du pire vis-à-vis d’elle.

imagesEt pour finir, comment ne pas voir en base 8 l’inénarrable cuisinière Mrs Patmore ? Colérique, d’une énergie incroyable, elle œuvre à masquer ses faiblesses et protège, à sa manière, sa petite équipe. Dans un autre univers, sir Richard, puissant patron de presse et fiancé de Lady Mary, serait un 8 dominant, ne respectant aucune règle, à la finesse discutable et qui envisage toutes les relations à l’aune des rapports de force.

6Que nous dit aujourd’hui cette grande fresque des personnalités en matière de connaissance de soi et de compréhension des autres ? La première évidence, c’est que toutes les bases sont belles : il n’y en a pas de bonne ou de mauvaise. Chacune a sa part d’ombre et de lumière, contribue à la beauté du monde et lui apporte sa vision et ses compétences. Quelle qu’elle soit, nous restons libres d’en user pour le meilleur ou pour le pire.

9De la même manière, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise alliance des bases : le secret d’une alliance réussie passe par la reconnaissance de ses propres talents et failles et l’accueil de l’autre tel qu’il est. Comment ne pas penser que plusieurs des situations de blocage de la série auraient pu être évitées si les protagonistes avaient eu conscience de ce qui les animait l’un l’autre ? C’eut peut-être été dommage en l’occurrence : on ne fait pas de bonnes séries sans bons imbroglios !

Mais dans la vraie vie, mieux se connaître soi-même permet de développer ses talents propres en se gardant des dommages afférents et mieux comprendre l’autre aide à la miséricorde et pourquoi pas, à la compassion. On aime encore mieux les personnages sympathiques quand on connait leurs ressorts. Et même les plus antipathiques, lorsque leur lutte intérieure est entraperçue, n’ont plus le même visage à nos yeux.

 

Psychothérapie d’un Indien des plaines

Jimmy P.

 

 

Jimmy P : Psychothérapie d’un Indien des plaines d’Arnaud Desplechin

Ce nouveau film d’Arnaud Desplechin, auteur de Comment je me suis disputé… ma vie sexuelle et d’Ester Kahn, est un régal. Il campe la rencontre d’un Indien, Jimmy Picard (Benicio Del Toro, magistral), revenu du front avec des troubles physiologiques inexpliqués et de l’ethnopsychiatre Georges Devereux (Matthieu Amalric en grande forme), qui va le suivre en thérapie analytique.

AfficheDisons-le d’emblée, la réalisation est intimiste, sobre, parfois un poil étirée comme souvent chez Desplechin, mais d’une grande justesse et d’une belle précision. Les deux acteurs principaux sont formidables, émouvants : Amalric, d’une sensibilité admirablement mise au second plan et qui ressort d’autant ; Del Toro d’une présence à la fois massive et vulnérable qui emporte l’adhésion. Cette rencontre tient ses promesses car elle donne une vision très juste de la relation thérapeutique : loin des catégories de la folie et de la normalité, du médecin et du malade, nous sommes face à une relation où le thérapeute permet au patient de trouver en lui-même les ressources pour guérir, d’identifier ce qui a pu occasionner, dans l’enfance particulièrement, un traumatisme psychique, c’est-à-dire « une maladie de l’âme ».

Rien dans ce film n’édulcore ce qu’est une relation thérapeutique, y compris dans la part qui est réservée à l’exploration des méandres de la sexualité. Rien n’est pour autant forcé ni caricatural. Le transfert est montré de manière assez douce, l’avancée dans les profondeurs est juste et pudique. Certains s’y retrouveront.

En termes d’ennéagramme, on pourrait formuler quelques hypothèses. Jimmy semble être un archétype de base 9. Il dégage une puissance très impressionnante, mais comme empêchée. Il y a chez lui une lenteur, un engourdissement à se connaître qui est typique de la base 9, une force dont il semble lui-même avoir peur. Au bout du chemin, après un chemin dont chaque étape aura compté, Jimmy pose enfin l’action juste qui le fait renouer avec lui-même, et dans le même temps avec le monde.

Pour Devereux, le 5 est assez probable, sans doute en tête-à-tête : observateur méticuleux, rationnel de fonctionnement, sensible à l’extrême sans en avoir l’air. Il maîtrise avec naturel et délicatesse la juste distance avec son patient, interrompant sans difficulté la séance au moment opportun, et pourtant délicat. Obnubilé par Jimmy, son tête-à-tête me semble une vraie piste. Il parle, il communique, il s’attache. Et le 5 en tête-à-tête, comme en social, contrairement aux idées reçues, sait le faire…