Archives de l’auteur : Valérie Maillot

Simon Pierre et la base 6

SIMON PIERRE
Un archétype de la base 6 en social*
par Pascal

Les larmes de Saint Pierre, Le Greco

L’histoire de Simon Pierre pourrait être celle d’une personne de base 6 qui accepte de grandir au contact d’un plus grand que lui. Monseigneur Rémi de Roo dans son livre, Bible et Ennéagramme en dresse un portrait en ce sens. Pierre est lui-même une figure d’autorité: « Soyez soumis à cause du Seigneur, à toute institution humaine: soit au roi comme souverain, soit au gouverneur comme envoyés par lui pour punir ceux qui font le mal et féliciter ceux qui font le bien. » 1P 2,13. Le groupe est le lieu privilégié du sous-type social: Pierre deviendra chef de l’Eglise et se révèle au sein de l’assemblée des disciples. Les quatre évangiles témoignent de son statut d’autorité lorsqu’il déclare que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, le Messie annoncé par les prophètes (Mat 16,16; Mc 8, 29. Luc 9, 20. Jn 6, 69). Son importance est à nouveau mise en valeur lorsqu’il assure le rôle de guide des apôtres après la résurrection de Jésus: « Repentez-vous et que chacun se fasse baptiser pour la rémission de ses péchés et vous recevrez le don du Saint-Esprit. » Actes 2.38

Plusieurs textes ou situations permettent de découvrir la force intérieure, les motivations, les paroles encore plus que les actes révélant sa personnalité. Ainsi, lors de l’épisode de la pêche miraculeuse (Luc 5, 4 à 11) est l’occasion de mettre le couple doute/suspicion, peur/courage en exergue. Le dialogue entre Simon et Jésus est révélateur: dès le début de la péricope, nous voyons un Simon qui exprime une suspicion lorsqu’il entend l’ordre de Jésus: « Maître nous avons péché toute la nuit sans rien prendre »; comme une manière de dire: voudrais-tu m’apprendre mon métier? Pierre exprimera plus tard ce genre de suspicion quand il suspectera l’identité de celui qui marche sur les eaux du lac de Galilée: « Si c’est bien toi, ordonne-moi de venir sur les eaux. » (Mt 14, 28). Jésus sait à qui il avait affaire: il sait que la foi de Pierre a besoin d’être soutenue. Il répond à son besoin et lui ordonne: « Viens ». Jésus s’était pourtant identifié en s’approchant du bateau: « Confiance, c’est moi, n’ayez pas peur. » (Mt 14, 27). Mais cela n’a pas suffi: Simon Pierre doute, cette attitude ressemble à celle de Thomas (possiblement de base 6 également) qui cherche des garanties au soir de Pâques.

Mais Simon Pierre est aussi capable de confiance: il dit avant la pêche miraculeuse: « Sur ton ordre, je jetterai les filets. » (Luc 5, 5)… et un peu plus tard, il va dire: « A qui irions-nous, tu as les paroles de la vie éternelle. » (Jn 6, 68) Tout au long de sa formation de disciple, Simon va osciller entre le doute et la confiance: elle va lui permettre de passer de la peur au courage. C’est le courage de celui qui aime, qui accepte de faire face aux difficultés, aux risques, à cause de l’amour car en effet, « l’amour parfait bannit la crainte ».1 Jn 4, 18

Dans la découverte de sa nouvelle identité (l’évangile de Jean aime l’appeler Simon Pierre) et tout au long de son cheminement avec Jésus, Pierre exprimera beaucoup de questions. Ne s’agit-il pas ici de la manifestation d’une aile 5? En tous cas d’un centre mental privilégié: vouloir savoir, connaître, avoir des informations, être curieux: « Eh bien nous avons tout laissé et nous t’avons suivi: qu’en sera-t-il de nous? » (Mt 19, 27). Nous pouvons comprendre ces questions comme celles de quelqu’un qui veut récolter des informations pour diminuer ses peurs, son inquiétude face à un avenir qui lui semble imprévisible et périlleux. Par ces questions, finalement, Simon Pierre cherche à découvrir si celui qu’il suit est digne de confiance, si son projet tient la route, si cela c’est du solide.

Le récit de la didrachme, de l’impôt à payer au temple (Mt 17, 24 à 27) révèle deux aspects intéressants de la personnalité de Pierre: la projection et le respect de la loi. Au début du texte, Simon Pierre répond à une question qui ne le concerne pas, elle concerne son maître. En répondant à la place de Jésus, Simon Pierre est victime d’un automatisme typique de la base 6: la projection. Pour Pierre, Jésus doit payer l’impôt du temple, c’est quelque chose d’évident, c’est la meilleure façon d’éviter les problèmes, d’être un bon citoyen. Plus tard, à Gethsémané, au moment de l’arrestation de Jésus, Pierre est à nouveau confronté à ses vieux démons de la peur. Il réagit de deux façons: en quête d’approbation, il risque de faire et dire tout ce qui pourrait lui permettre de nouer une amitié ou de la sympathie: le meilleur moyen de déminer d’éventuelles hostilités. D’abord, il veut exorciser sa peur par la violence (Jn 18, 11). De fait, il la nie dans un premier temps en frappant l’agresseur de Jésus par l’épée (Malchus). Mais au moment où ce moyen lui est interdit par Jésus, la peur se révèle et Simon Pierre s’enfuit avec tous les disciples. Dès l’instant où le premier moyen pour dominer sa peur n’est plus possible, il ne lui reste plus que la seconde, la fuite. Ces deux attitudes sont connues en base 6 comme les versants contrephobique et phobique d’un même moteur intérieur: la peur.

Néanmoins, nous voyons Pierre suivre Jésus au prétoire: il est profondément humain, tiraillé entre sa loyauté envers Jésus et la peur d’être aussi arrêté. Pierre n’a-t-il pas fait preuve de fanfaronnade, de vantardise (flèche 3?) en affirmant qu’il ne trahirait jamais Jésus: pourtant il le renia trois fois avant que coq ne chanta deux fois. Pierre pleure amèrement et disparaît. On peut imaginer la douleur d’une personne de base 6 dont la loyauté est prise à défaut et qui aime profondément son Seigneur. D’ailleurs, après sa résurrection, Jésus va réhabiliter Pierre au bord du lac de Tibériade (Jn 21,15 à 19). Avant ce dialogue, nous savons que Pierre est parti pêcher avec d’autres disciples (flèche 9 ?): il est dans son élément, la mer, la pêche, la réunion entre amis: un environnement sécurisé. Quand le disciple que Jésus aimait a reconnu Jésus au bord de l’eau, Simon Pierre s’est jeté à l’eau depuis la barque: sa loyauté, radicale et entière, est retrouvée.

Jésus connaît la peur et l’anxiété de la personne de base 6, il retrouve Pierre dans ses angoisses et le tire doucement vers un affermissement de sa foi et de son courage. Ce dialogue inaugure un nouveau commencement dans la vie de Pierre, grâce aux trois questions que Jésus lui pose, le centre émotionnel, longtemps délaissé s’exprime enfin positivement, ses doutes, ses craintes, ses peurs sont vaincues. A la suite de l’exhortation du Maître de paître ses brebis, Pierre va grandir dans le rôle d’un guide fort et courageux; sa foi est renouvelée. C’est un vrai berger, probablement en social: un homme de devoir, qui devient avec Paul un des chefs de l’Eglise naissante. Pierre n’est plus un lâche: lorsque le Sanhédrin lui interdit de continuer à enseigner au nom de Jésus, il dit : « Jugez plutôt vous même s’il est juste de vous obéir plutôt qu’à Dieu. » (Actes 4, 12).

Lors de son martyre sous Néron en 64, Pierre fait preuve d’un grand courage en demandant, selon la tradition, à être crucifié la tête en bas. Pierre se souvient alors de la parole de Jésus: « J’ai prié pour toi pour que ta foi ne défaille pas. » (Luc 23, 32); celui qui veut me suivre, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive. » Selon le mot du père Fabre, Pierre, au soir de sa vie a fait l’expérience qu’être disciple de Jésus c’est avoir fait l’expérience irrévocable de son incapacité à l’être, en lâchant le contrôle: « Amen, amen, je te le dis: quand tu étais jeune, tu mettais ta ceinture toi-même pour aller là où tu voulais; quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et c’est un autre qui te mettra ta ceinture, pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller. » Jn, 21, 18

* L’archétype est un représentant connu et supposé d’un type de l’ennéagramme, l’hypothèse reposant sur des éléments caractéristiques de sa vie ou de son oeuvre. 

 

Barbapapa

BARBAPAPA
par Marc
de base 9

En fait, je vous avoue que ce type de présentation a fait que pendant des années, je n’ai même pas envisagé la possibilité d’être en base 9.

Caméléon pourquoi pas, mais à condition de préciser qu’il ne s’agit pas d’adopter passivement la couleur du milieu pour s’y fondre et y passer inaperçu, ce dont l’idée me semble répugnante. Il me semble que cette capacité de s’adapter doit être comprise non comme une paresse mais comme la révélation d’une formidable énergie que les personnes de base 9 possèdent mais qu’elles savent cacher, ignorer elles-mêmes, voire mettre en hibernation.

Cette énergie il ne la tire pas de lui-même mais de son rapport aux autres. Un autre à aider? Des relations à établir entre des personnes? Des gens à rendre heureux? Et voilà que la personne de base 9 révèle ce qui bouillonne en elle. Et c’est si puissant qu’elle peut se transformer en n’importe quoi pourvu qu’elle arrive à son but: rendre l’autre heureux, lui redonner la paix – et à lui-même par la même occasion.

Quand je dis qu’il peut se transformer en n’importe quoi, je pèse mes mots: il peut devenir autoritaire comme un 8 si nécessaire, bouffon comme un 7 si c’est ce qu’il faut aux autres.
Bien entendu, cela n’est qu’une apparence et la personne de base 9 qui joue au 8 commande avec autorité mais se demande tout le temps s’il n’est pas allé trop loin et s’il n’a pas fait de peine aux autres. S’il fait le 7 extérieurement, il est en fait pleinement maître de lui et vérifie sans cesse l’effet de son comportement: est-ce que cela rend les autres heureux?

Plutôt que caméléon, la personne de base 9 peut donc être comparé à un super héros qui n’a l’air de rien dans la vie ordinaire, il est même plutôt miteux. Mais il se transforme quand l’autre est là devant lui: une sorte de Batman ou de Spiderman, voire de Zorro, ma culture en ce domaine est lacunaire… On pourrait prendre l’exemple des Barbapapas qui se transforment en tout selon les besoins de chacun à condition de préciser que cette transformation peut être risquée et courageuse. Bref la personne de base 9 sait être autre chose qu’un Bisounours. J’ajoute cependant qu’elle n’arrive pas à croire que tout le monde n’est pas foncièrement gentil et qu’il y a des gens dont la haine est un moteur. Cela est trop étranger à son propre logiciel psychologique.

Par ailleurs, son amour de l’autre, des autres, de ceux qui souffrent, en particulier de ceux qui n’ont pas la paix n’est pas une vertu. Il souffre plus qu’eux de leur souffrance. Il faut donc bien l’apaiser, sous peine de mourir. Sinon il reste la solution de fuir, car si la souffrance de l’autre n’est pas là devant moi, je ne la ressens pas, elle ne m’atteint pas. D’où le fait que parfois, il cherche à disparaître, il ne répond pas au téléphone… L’autre quand il est loin est un danger, un conflit potentiel. L’autre quand il est là me révèle l’énergie que je porte en moi… pour lui.

Combattre sans souci des blessures

COMBATTRE SANS SOUCI DES BLESSURES
Itinéraire intérieur, de l’enfance à l’âge adulte
par Marie, de base 8

1) JOUER POUR GAGNER….
Ce n’est pas si simple!
– « Dis, Maman, on fait un Monopoly? »
Oh la rage de perdre… je la sens cette chaleur qui monte, qui bouillonne, qui va exploser… Si je pouvais détruire ce plateau de jeu…
– « Dis, Maman on fait la revanche? »
Et la revoilà, la chaleur, elle remonte, ça y est je pleure, et pourtant, cette fois je gagne… Mais c’est intolérable de voir sa mère perdre, ruinée… Comme j’ai envie
de lui sauter au cou!
– « Tiens Maman, prends tout mon argent, mes maisons… Et arrêtons ce jeu stupide… »
Encore un qui va rejoindre le tas d’objets, livres, films… à brûler! Ah oui, cela fera un bel autodafé.

2) QUELLE BATAILLE POSSIBLE POUR UNE PETITE FILLE?
– « Vive Jeanne! Vive la France! »
Oui, merci sainte Jeanne d’ Arc… Mon cœur d’enfant lui est tellement reconnaissant de pouvoir être fille et chevalier, féminine et guerrière… Grâce à Jeanne je peux laisser vibrer en mon cœur l’idéal chevaleresque, jouer et rejouer les croisades, les épopées des grands explorateurs, les batailles historiques où l’héroïsme français me fait pleurer de fierté et d’admiration.

3) CHARITÉ BIEN ORDONNÉE
Depuis la petite enfance, la tendresse envers les plus faibles se manifeste par une
attirance irrésistible vers les pauvres, les personnes âgées ou handicapées, les
tout-petits bébés. Un fort ancrage dans le présent donne lieu à des élans du cœur
souvent peu mesurés. Pourquoi ne pas accueillir tous les pauvres de la ville à la
maison, donner tous mes jeux aux enfants pauvres au moment de Noël, laisser
mon manteau à cet homme qui a froid? Il a fallu une bienveillante éducation à la
charité bien ordonnée, mais cet élan demeure un moteur de don de soi. Enfant et
adolescente, j’ai fondé en imagination une dizaine d’ordres religieux pour m’occuper
des petits de la société. Cet ancrage dans le présent amène une confiance aveugle
en la Providence « qui pourvoira », ce qui a donné de nombreux cheveux blancs à
mes parents et encore maintenant à mon pauvre mari! Mais la Providence a
toujours pourvu…

3) VIVE LE SCOUTISME!
– « Semper parati »!
Joie profonde dans le scoutisme où l’on se donne sans compter, où dans le signe même de la Promesse, le plus fort protège le plus faible, où la franchise et la pureté sont des vertus exaltées. Joie de cette pédagogie qui appelle au dépassement de soi, à puiser le meilleur de soi-même au service de Dieu et du prochain. Et joie profonde de pouvoir si jeune entraîner les autres, apprendre ensemble à dépasser nos faiblesses.
– « Debout les gars réveillez-vous, il va falloir en mettre un coup, on va au bout du monde!! ».

4) QUELQUES ANNÉES PLUS TARD…
– « Allez mon chéri, ce soir je regarde le débat politique avec toi, et promis j’essaye de rester et de ne pas intervenir »
… 27,28, 29 30!!! 30 secondes! Record battu, j’ai tenu 30 secondes avant d’avoir envie de casser l’écran et d’aller régler leur compte à tous ces républicains!
– « Bon, si on faisait plutôt une crapette rapide, que je te mette une bonne raclée? »

LE FEU DE LA DOUCEUR ET DE L’AMOUR
« Et moi je me glorifie de mes faiblesses » St Paul.
Et si cette parole était un appel à porter un regard de vérité et de miséricorde sur soi-même, à se laisser aimer et regarder avec amour par le Christ, à aimer profondément nos faiblesses qui sont le lieu de la toute-puissance de Dieu en nous, le lieu de notre Rédemption, le lieu de Son Amour? Que le Seigneur nous donne son regard d’amour sur le prochain, lui qui est « doux et humble de cœur ». Prendre le temps de l’écouter, de regarder sa faiblesse, de l’offrir avec lui. De l’aimer pleinement pour ce qu’il est. Respecter profondément le fonctionnement de l’autre amène douceur et délicatesse.

« Ce que vous faites au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites. »
Voilà tout le sens de cet élan intérieur de tendresse et de protection. Le service du
Christ dans les plus faibles. Et par là, s’unir profondément à leur souffrance, les
amenant à s’unir à celles du Calvaire. C’est le sens du combat de Mère Térésa, qui
souffrait en son âme les tourments de rejet, de solitude, de ténèbres, de manque
d’amour. Son combat spirituel, vécu en profonde union avec le Christ en Croix, l’a
amenée au plus près de la souffrance de ses pauvres, afin de les mener à Dieu.
La parole est d’argent et le silence est d’or.

Lorsque les nuages s’amoncellent, que le tonnerre s’approche et commence à gronder, on sait que la pluie n’est pas loin. Qui n’a jamais été surpris de la violence et de la rapidité d’une averse orageuse? Avec son lot de dégâts collatéraux. Si en 8 j’aime la force, c’est peut être au moment de l’orage que la vertu de force et le vrai courage peuvent s’exprimer… par la fuite. Si l’injustice ressentie si violemment est réelle, et si la colère est légitime, il est souvent bien plus profitable d’attendre la fin de l’orage pour l’exprimer, si cela est nécessaire et juste. C’est là aussi que peut intervenir la vertu d’humilité, d’accepter de se taire, d’offrir ce silence, si mortifiant mais certainement bien plus salutaire qu’un flot de paroles non maîtrisé. L’humble silence peut également être l’occasion d’une offrande plus intérieure qui mène à l’abandon. L’abandon ne nie pas la volonté, bien au contraire. « Je VEUX dire OUI à tout ce que Dieu veut » disait sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. Ou encore Mère Térésa aimait à répéter « JE VEUX lui laisser les mains libres ». Ainsi l’énergie accueillie de cette colère, offerte en un grand OUI peut mener du refus à l’action de grâces, de l’aversion à la contemplation.

Que ce feu intérieur qui nous anime devienne toujours plus le feu de l’amour divin, afin d’accomplir la belle devise de saint François de Sales: « Rien par force, tout par amour »!

Jeanne d’Arc et la base 6

Joan of Arc, Albert Lynch, 1903

SAINTE JEANNE D’ARC
un archétype de base 6 en tête-à-tête*

S’il est un personnage historique sur lequel la documentation est fiable, c’est paradoxalement Jeanne d’Arc. Car si beaucoup ont glosé sur les voix qu’elle avait entendues ou même sur des troubles psychiques impossibles à documenter, nous possédons une source très fiable avec ses propres paroles, à savoir les minutes de son procès. Ses réparties, qui viennent éclairer toute son existence, sont précieuses pour dessiner l’hypothèse du profil de Jeanne.

Jeanne a une mission et elle ira jusqu’au bout. Sa mission est de faire couronner le gentil dauphin Charles VII à Reims afin qu’il retrouve son royaume confisqué par l’envahisseur. Et pour cela, il faut « bouter les Anglais hors de France ». Une mission donc qu’elle va poursuivre avec une loyauté absolue. Un premier indice de la base 6…

Et voilà donc cette jeune fille sans expérience qui s’habille en homme, prend la tête d’une armée de soldats, les précède étendard au vent, ne craint pas d’être blessée. Cette facette de la base 6 est bien connue sous le nom de contrephobique. Face à la peur la personne de base 6 a deux stratégies entre lesquelles elle oscille en fonction des circonstances. La fuite (réaction phobique) ou l’attaque (réaction contrephobique). Jeanne est très largement dans le second registre: à la guerre, mais aussi face à ses juges. Seule contre les clercs et docteurs de l’Université, elle fait face et ne se laisse pas démonter. C’est qu’elle a le sens du Verbe la Jeannette, qui fera l’admiration de Péguy, Bernanos ou aujourd’hui François Cheng, pour son sens de la répartie et la beauté de sa langue.

Le centre d’intelligence préféré des personnes de base 6 est le centre mental, il en est même virtuose. Dans le procès à charge, chaque question est un piège. « Savez-vous si vous êtes en la grâce de Dieu? » lui demande-t-on. Si Jeanne répond oui, elle est coupable de présomption, voire d’orgueil. Si elle dit non, elle avoue son crime. La réponse de Jeanne fuse, déjouant magistralement le piège, une réponse qui fait penser à celles de Jésus face aux pharisiens: « Si je n’y suis, Dieu m’y mette; et, si j’y suis, Dieu m’y garde! ».

Et pourtant, Jeanne a peur. Sous la pression de ses juges, elle doute et finit par abjurer. La peur a pris le dessus et l’excès de passion de lâcheté l’a saisie. Deux jours après, elle se ressaisit. Elle reprend ses vêtements d’homme, sans doute aussi pour se protéger, déclare que sa mission n’est pas terminée car Paris n’est pas délivré et revient sur son abjuration, la considérant comme une trahison de Dieu. La trahison, le cœur de l’évitement de la base 6, nous y sommes: au même endroit se trouve le talent (ici la loyauté) et la tentation. A vrai dire cette volte-face n’est pas raisonnable. Son centre mental préféré, sous le coup de la panique, est réprimé. Son attitude manque de logique, mais son âme demeure droite comme une épée.

Cette radicalité de Jeanne, ce côté flamboyant, pourrait émaner d’un sous-type tête-à-tête, conjonction appelée « force et beauté » dans le monde de l’ennéagramme. Qui d’autre qu’elle porte mieux ces mots associés à cet archétype de 6 en tête-à-tête? Jeanne entretient un dialogue privilégié avec ses voix. Devant le dauphin, alors qu’il a volontairement laissé les insignes royaux à un de ses compagnons, elle ne se trompe pas. Elle sait que c’est lui, et va le voir directement. L’intuition mentale fulgurante des personnes de base 6… Ce qu’elle lui dira demeure mystérieux, mais en quelques minutes elle l’a convaincu seule-à-seul de reconquérir son royaume. De même face à ses juges, elle est dans un combat en tête-à- tête avec le tribunal.

S’il est un mot qui caractérise Jeanne c’est le courage, qu’elle manifestera au terme de son procès, sur le bûcher. Le courage qui est la vertu de traverser la passion de la peur sans excès (lâcheté) ni défaut (témérité): la vertu de la base 6. Où l’on voit que la grâce passe par l’incarnation des saints.

* L’archétype est un représentant connu et supposé d’un type de l’ennéagramme, l’hypothèse reposant sur des éléments caractéristiques de sa vie ou de son oeuvre. 

Mariage reporté

MARIAGE REPORTÉ
Témoignage de confinement /34
Bénédicte, de base 6

Le 16 mars, c’est le jour de ma fête. Cette année 2020, le 16 mars se situe aussi un mois avant la date fixée pour mon mariage. On parle de confinement généralisé depuis quelques jours, mais à la fois je ne veux pas en entendre parler, et à la fois je sais bien qu’on n’y échappera pas, et qu’il faut que je me prépare. Je fais donc tout pour me préparer, comme ça, l’air de rien. Par exemple, j’ai acheté du Doliprane, en
plusieurs boîtes. J’ai remis à niveau les stocks de mes placards, qui ne sont jamais bien vides!
Et même si je ne voulais pas entendre parler de reporter le mariage, j’avais quand même contacté avec mon fiancé le prêtre qui nous marie, et les prestataires pour convenir d’une date de back up.

Le 16 mars, il n’y avait donc plus qu’à activer cette date de back-up. Je ne vous parle pas des autres stocks que j’ai pu faire: je ne me suis pas trouvée dépourvue. J’étais parée pour le cas (évidemment certain) où je serai malade. Mon fiancé a été malade, lui, pendant plusieurs semaines. Il a pu être testé, on est donc sûr que c’est ce méchant virus qui l’a rendu malade. Et moi, j’ai côtoyé mon fiancé pendant tout le confinement… mais je n’ai rien attrapé… Les premières semaines de confinement se sont plutôt bien déroulées dans ce contexte. Tout ce qui pouvait être sous contrôle l’était: entre l’organisation soutenue de mon travail et les temps avec mon fiancé, cette période m’a permis d’appuyer sur pause. Après les quelques mois de préparation au mariage magnifiques, et intenses, et en réussissant à mettre de côté le fait que c’est arrivé pile au moment où nous allions appuyer sur play pour notre vie à deux… j’ai trouvé qu’il était agréable d’avoir un rythme de vie sain et régulier, sans temps de trajet, et avec des moments de qualité à deux. Cela a été très doux.

Et puis, les choses se sont compliquées étant donné ma base 6. En effet, les annonces
successives du gouvernement nous ont vite fait comprendre que la date de report que nous avions trouvée était également compromise, car trop proche de la fin attendue du confinement. Il allait nous falloir reporter à nouveau. L’incertitude, ma pire ennemie, était là. Et le doute, lui n’était pas loin. Après tout, nous ne sommes que fiancés, le grand oui se dit le jour du mariage, et les fiancés restent libres jusqu’à ce jour… Quand reporter? Comment? Et le fameux mariage en petit comité, dont tout le monde dit rêver, mais qui n’est pas si facile que ça à décider? Et si on est obligé de faire le tri, même dans nos tous proches? Où? Et puis, comment s’empêcher de penser que ce n’était pas un signe contre nous? Nous étions bien, et solides ensemble, et compte tenu du nombre de couples dans notre cas, nous avons bien sûr compris que les événements n’étaient contre personne en particulier…

La traversée de cette épreuve était chahutée. Nous nous sommes relayés à la barre de notre
bateau, pour laisser le temps à chacun de nous deux d’accueillir les émotions intenses et parfois contraires qui nous arrivaient. La gestion de crise dans mon travail m’a par ailleurs bien occupée. Les réunions téléphoniques se multipliaient: assurer la distribution de l’eau potable, et la collecte des eaux usées sont des activités essentielles, qui ne se sont pas arrêtées le 17 mars. Dans cette gestion de crise, la valeur de l’autorité des patrons se révèle. Vous me voyez venir… cette fameuse autorité illégitime insupportable pour les personnes de bases 6… Ah, elle m’a donné du fil à retordre!

J’aimerais terminer en utilisant une métaphore, chère à Valérie, pour décrire ma base. Celle que
j’ai choisie est celle de la montagne, une en particulier: la barre des Ecrins. La barre des Ecrins, si vous la regardez bien, a une petite voisine: le dôme du même nom. Les Ecrins, c’est en fait
une montagne à deux sommets. La barre et le dôme. Ce n’est qu’au pied des deux, quasiment au sommet de la montagne, que vous bifurquez vers l’un ou vers l’autre. Vous visez un des deux, mais vous décidez de monter l’un ou l’autre, l’un puis l’autre environ 1h30 avant le sommet. En montagne, vous partez en cordée. Vous ne partez jamais sans vous être assurés de la météo, vérifié vos vivres, l’état de votre matériel, votre forme et celle de votre compagnon de cordée. L’incertitude et le risque inhérents à la montagne sont déjà grands, alors autant avoir contrôlé tout ce qu’il est nécessaire de contrôler. En montagne, le guide doit être expérimenté, solide. On le suit, parce qu’on a confiance, il ouvre la voie et il connaît. Et le guide sait pouvoir s’appuyer sur son compagnon: il en a aussi besoin pour être assuré. C’est le principe de la cordée. En haute montagne, on sait quand on part, mais on sait qu’il est possible qu’on ne revienne pas. En haute montagne, la peur n’est jamais très loin, mais c’est en l’apprivoisant que vous allez réussir à grimper. En haute montagne, on est porté par la beauté et la grandeur des paysages à la hauteur de l’effort réalisé, on fait l’apprentissage du courage et de la vulnérabilité des grimpeurs, on éprouve la confiance qui se crée dans la cordée.

A l’issue de ces semaines imprévisibles, l’incertitude est toujours là: j’attends toujours d’épouser celui à qui je désire dire oui pour la vie. Mais je le ferai avec le cœur plus large encore, celui que l’on a encore, celui que l’on a en arrivant au premier col, et que l’on découvre la beauté et la grandeur du sommet qui nous attend.

Ennéagramme & Vittoz

ENNEAGRAMME & VITTOZ

A l’occasion de l’enquête Ennéagramme et confinement *
Quatrième et dernier volet

« Veuillez ce qui vous arrive » Roger Vittoz

Quatrième et dernière série de  huit témoignages pour mieux comprendre les enjeux de l’Ennéagramme.
En guise de rappel pour les anciens, de découverte pour les nouveaux.
Vingt-cinq femmes et huit hommes qui font un arrêt sur image en période de confinement.
Neuf profils qui nous dévoilent un peu de leurs ressorts intérieurs, leurs combats, leurs ressources, leurs talents et leur liberté de les mettre au service.

Au terme de cette enquête, quelques jalons:

LA CRISE COMME OCCASION

Au gré des témoignages, le confinement forcé apparaît comme un creuset et un révélateur des points faibles et des ressources, des parts d’ombre et de lumière. Comme si l’espace réduit permettait de voir à la loupe les enjeux parfois occultés par l’action. Comme si le stop, la pause imposée mettait en lumière ce qui se joue en nous et nous donnait l’occasion de faire le tri dans les maisons et dans les cœurs, l’opportunité de faire des choix. Comme si les automatismes de la vie courante pouvaient être plus aisément remis en question. Certaines réactions sont étonnantes: en base 6, le plus inquiet des tempéraments, c’est comme un soulagement: l’anticipation n’étant plus possible, le contrôle lâche chez Alexandra, Mathilde et  Benoît. A rebours en base 7 chez François et Perrine, devant l’impossibilité de zapper les situations difficiles, la souffrance affleure et l’approfondissement devient possible. C’est aussi l’occasion de puiser en des ressources parfois méconnues: Adeline à l’heure du deuil de son père, se voit dans l’action juste et découvre sa capacité à fédérer et harmoniser, Magali développe sa créativité au service des soignants.

L’ENNEAGRAMME COMME PRAXIS

La lecture d’un livre et a fortiori un test ne peut remplacer l’expérience partagée. C’est par les témoignages, spécificité de la tradition orale, qu’il est possible d’entrer dans la finesse et la vérité des motivations intérieures; sans verser dans la théorisation, les simplifications, les caricatures. Chaque témoignage, chaque itinéraire, chaque personne est unique. Pour autant, de grandes lignes convergent et laissent émerger des points communs, comme une fraternité. Pour Nathan, Barbara, Nathalie et Bénédicte en base 3, la même tentation de confondre le faire et l’être, et une même voie d’évolution dans le ralentissement; quand pour Maguelonne, Katie et Adeline en base 9, le mouvement serait bien différent, voire inverse: de l’oubli de soi au positionnement juste. Le reconnaître en soi et chez l’autre peut être l’occasion d’un soulagement et d’échanges sur ce qu’il est possible de mettre en place.

L’ENNEAGRAMME POUR QUI ?

Vie privée, professionnelle, vie de couple, familiale, communautaire, à tout âge, outil de discernement, l’ennéagramme s’adresse à toute personne désireuse de se remettre en question et de développer ses talents par une meilleure connaissance de soi et une meilleure compréhension des autres. Il met en lumière la beauté de chaque profil et le fait que chacun est précieux pour l’harmonie du monde, dans la mesure où l’on se garde des travers pour mettre en commun le meilleur: l’enthousiasme de la base 7 pour François, la réalisation de la base 3 pour Nathan, la connaissance objective de la base 5 comme Pierre, prendre soin de la base 2 pour Raphaëlle etc.

DISPOSITIONS 

La déontologie de la tradition orale de l’ennéagramme développe des dispositions que l’on retrouve dans chaque témoignage et qui sont reconnues en stage:
Autonomie/liberté/responsabilité: chacun est le seul  savoir quel est son profil et le découvre à son rythme, pour développer ses talents et les mettre au service.
Humilité/simplicité/humour: les témoignages parlent d’eux-mêmes 🙂
Ecoute/bienveillance/respect: c’est un leitmotiv.

L’ENNEAGRAMME POURQUOI ?

L’ennéagramme est une cartographie de la psyché qui précise les motivations et permet de trouver des axes d’évolution: cela passe par des prises de conscience et des remises en question: Raphaëlle réalise sur le terrain que son talent de prendre soin ne peut être fécond que par la vertu d’humilité, Bénédicte se prend en flagrant délit d’activisme, Maguelonne d’oubli de soi. Cela peut passer par de petits combats intérieurs, comme le montrent les témoignages de Dominique ou Eléonor. Pour chacun apparaît le choix de continuer en automatique, ou de faire un pas de côté et d’oser changer. 

LA METHODE VITTOZ

J’ai choisi la méthode Vittoz, démarche à médiation corporelle, pour mettre ces découvertes en mouvement. Des trois dimensions de la personne, tête, corps et cœur, seul le corps habite le présent et il permet l’arrêt sur image qui permet le changement. Avec trois étapes: accueillir nos ressorts intérieurs, oser y demeurer le temps nécessaire à la conscience, y consentir: vouloir ce qui est au dedans et au dehors, pour ne plus lutter contre le réel et gagner en liberté intérieure. C’est en ouvrant la porte de leurs cinq sens que Nathalie et Bénédicte peuvent prendre conscience de leur rapport à l’efficacité et en quoi elles peuvent perdre de vue l’essentiel. Avec de vrais pistes pour l’après-confinement: garder les moyens de la paix contactée, choisir de garder ce que je veux vraiment et ce que je peux mettre en place, pour ne pas rester au balcon de soi-même.

« Que nous le voulions ou non, nous avons dans le monde une influence bonne ou mauvaise, du seul fait de notre état rayonnant autour de nous la paix, l’énergie, la joie, la bonté si nous les possédons; ou inversement, le trouble, le découragement, la tristesse, la malveillance. De là pour nous une nécessité de conscience de nous mettre et de nous maintenir dans ces états d’âme bienfaisants pour les autres comme pour nous. Nous le devons au prochain parce que nous sommes des êtres sociaux et que nous avons, qui que nous soyons, une tâche à remplir en ce monde et une part de responsabilité dans le bien qui se fait ou ne se fait pas et dans le mal qui se commet. Qui connaîtra jamais exactement les conséquences nuisibles ou bienfaisantes d’un acte, d’une parole, et ses répercussions lointaines dans le monde ? » Roger Vittoz, Notes et pensées, Angoisse ou contrôle

L’Ennéagramme est une méthode de connaissance de soi et de compréhension des autres qui se transmet en groupe, par tradition orale. Il ne peut se réduire à une étude mentale qui en figerait les manifestations et  sa fécondité se trouve dans le mouvement, l’expérience, les échanges. C’est par eux que quelque chose de moi peut se révéler, qu’une prise de conscience peut jaillir.
En ce sens, le confinement est une frustration – les échanges humains qui sont au cœur de la méthode ne sont plus possible pour le moment. Mais il peut aussi se révéler une opportunité car la situation particulière peut-être un révélateur: ma réaction première et son développement dans le temps peuvent me surprendre moi-même. En tous cas, ils parlent de moi, de mon intérieur, de mes ressorts, de mes motivations profondes, parfois inconscientes.
C’est pourquoi l’idée d’un panel virtuel a germé et nos stagiaires y ont trouvé l’occasion de témoigner de leurs découvertes, un grand merci à eux! Le panel est la spécificité de la tradition orale et consiste à témoigner concrètement de ce qui se passe au-dedans et qui ne correspond pas toujours à ce que l’on voit au-dehors. Repérer ses points de blocage, ses ressources inutilisées en temps normal, ses voies de progression, ses talents. 
Sans doute ces témoignages peuvent présenter certaines parts d’incompréhensions pour qui n’a pas entrepris la démarche, qui ne saurait se faire sans le groupe hic et nunc. Cependant, la diversité des témoignages peut faire émerger quelque chose de cette démarche et c’est l’objectif de cette enquête.

 

Une époque unique

UNE ÉPOQUE UNIQUE
Témoignage de confinement /33
par Clotilde, de base 4 en survie

L’annonce du confinement ne m’a pas surprise ni inquiétée, je m’y suis adaptée sans difficulté; je me suis sentie très privilégiée, et donc un peu coupable de le vivre si bien. Le fait de ne rien faire pour la collectivité m’a gênée et puis que faire? Bien sûr, j’applaudis le soir à 20 h mais cela me semble si dérisoire…

J’oscille souvent entre le positif et le négatif. Je crois fermement que les relations humaines vont changer en mieux , que les égoïsmes vont diminuer, que l’être humain va prendre encore plus conscience de sa responsabilité dans le fonctionnement du monde. Et voici une image qui m’apparaît: au niveau mondial , nous sommes tous sur un quai de gare. L’arrêt a été obligatoire, nous avons dû descendre de notre train TGV; et ce quai de gare – ce confinement – nous oblige à réfléchir sur la direction à prendre: vais-je reprendre mon rythme en sautant dans le premier TGV venu, ou bien vais-je préférer un TER pour une introspection et pour conduire ma vie autrement? Mes pensées vont aussi surtout vers les souffrances humaines: particulièrement les enfants maltraités, les violences conjugales, les sans-abris et tous les trafics qui continuent dans l’ombre avec des personnes encore plus en danger: prostitution, drogues… Ce mal fait tellement aussi partie de l’homme.

Je suis consciente que je me protège en créant une bulle de bien-être. Avec ce confinement, j’ai très vite repéré l’opportunité de pouvoir m’adonner au plaisir de jardiner, trifouiller la terre, désherber… en fait surtout d’embellir le jardin. Comble de chance: le soleil est déjà bien généreux dans le Sud! Donc régal des yeux et des couleurs, je passe du temps à regarder toutes les variétés de vert dans la nature; des roses avec leurs teintes si délicates… et j’ai plaisir à faire de belles photos, de beaux bouquets et à les transmettre aux proches: cultiver le beau c’est essentiel! Partager pour faire plaisir et embellir aussi leur journée m’importe aussi.

Je me régale de silence, il me nourrit et me permet de rêver et de ressentir plus profondément mes émotions. Le silence est une grande composante du beau . J’en profite – avec mon mari – pour écouter nos disques de musique classique, cela apporte aussi de l’apaisement, de la sérénité; nous ne prenions pas le temps de les écouter, je sens qu’il y a un créneau à développer dans ce domaine.

Je ne suis pas que contemplative, loin de là. J’aime et j’ai besoin d’action aussi, mon mari aussi. Nous avons toujours beaucoup voyagé et son métier de pilote long-courrier nous a grandement facilité ces évasions. Le confinement est double pour lui comme pour moi, car il a pris sa retraite il y a tout juste deux mois… Nous voici donc confrontés à l’enfermement et au face-à-face quotidien. Comme si on nous avait coupé les ailes de notre soif de découvertes du monde. Nous avons eu besoin d’un temps d’adaptation mais globalement nous vivons bien cet arrêt forcé.

Je ressens que mon besoin d’être seule (une aile 5 bien présente) n’est pas toujours comblé. Mes temps de prières et d’intériorisation ont leur place, particulièrement en cette période de Pâques; les messages et homélies de François me rejoignent car c’est un Pape avec un accès simple, humain et très incarné dans notre époque.

Dans ma partie active, je fais beaucoup de rangements en tout genre, bien sûr pour faire de la place, mais surtout pour élaguer la maison car cela m’apporte aussi de la liberté intérieure, me permet de me détacher de choses qui n’ont plus de sens aujourd’hui.

A 60 ans , je ressens aussi le besoin d’être plus dans l’essentiel, de me recentrer sur mes proches, mes frères et sœurs, sur les personnes qui comptent vraiment pour moi car la vie file (trop) vite et que certains sont décédés prématurément; le sentiment de ne pas leur avoir assez montré mon attachement est là aussi; la fragilité de la vie en fait aussi toute sa force (en l’écrivant les larmes me montent aux yeux et cela me fait du bien! Ah cette base 4…

Mon besoin de relations authentiques m’incitent à téléphoner plus, à prendre plus de nouvelles… pour consolider les liens mais je constate amèrement que ce n’est pas aussi fort chez les autres, et que le téléphone sonne bien moins que je le souhaiterais (cette crainte de l’abandon?) ce qui remplirait un peu plus ma soif de relations waouah…

Mon sous-type survie se plaît bien dans ce confinement: repas équilibrés, variés, plaisir de cuisiner, de bien manger, de faire une belle table. Plaisir d’une maison rangée, esthétique, accueillante – même si personne ne rentre. Les temps de lecture sont bien présents et cela me nourrit aussi. Je ne m’ennuie pas; je me nourris de tout ce qui est à ma portée: lecture, échanges avec Alain, émissions hors virus, musiques, jeux et nature…

Je suis rassurée de constater que nos enfants respectent les consignes de sécurité tout en étant créatifs dans leurs confinement et je veux croire qu’ils sauront créer une vie plus tournée vers l’humain et toutes ses richesses et moins obnubilée sur le rendement à tout prix.

A fond les ballons !

A FOND LES BALLONS !
Témoignage de confinement /32
par Bénédicte, de base 3 en tête-à-tête

A quelques jours de la fin du confinement total, je ris toute seule de mon cas en regardant mon comportement de ces dernières semaines… J’ai fait le choix de rester chez moi à Paris pour différentes raisons qui sont tellement 3 et tellement tête-à-tête! Ça en devient drôle!

La perspective de six à huit semaines chez moi me donnait à la fois le vertige et à la fois une excitation de challenge. J’allais enfin pouvoir faire tout ce que je n’ai jamais le temps de faire dans mon quotidien déjà très (trop !) chargé. Je me suis donc fixée des objectifs via une liste (on ne change pas les bonnes habitudes) dans différents domaines: spirituel, professionnel, développement personnel, finances, cuisine, santé, sport,
divertissements! Oui je suis obligée de lister les moments de détente, sinon j’oublie…

Et je suis partie à fond les ballons! Ça fonctionnait pas mal sauf que j’avais encore plus de tâches qu’avant et tout en continuant à travailler beaucoup en télétravail… Je mangeais en écoutant une vidéo, je lisais en réceptionnant mes mails et messages sur mon téléphone, je
préparais à manger en étant au téléphone. Tout était calculé pour être efficace et tenir mon
planning. Alors l’avantage c’est que je vis maintenant dans un appartement témoin: tout a été trié, rangé, jeté. Chaque chose a sa place. Je me suis formée et j’ai avancé sur le plan personnel. Et puis sur le plan humain, après l’inondation de messages, visios et autres partages d’écran (très chouette au demeurant), est apparu le manque des autres, des contacts physiques, de la présence…

Alors je me suis mise en retrait… Je n’étais que dans ma tête, j’avais quitté le cœur, trompée par mon désir de vouloir tout faire. Je manquais d’ancrage. Alors je suis revenue à la base. Vittoz… J’ai fait de vraies pauses repas en mangeant en conscience. Je suis allée marcher tous les jours au moins trente minutes sans musique, sans téléphone et en ressentant les mouvements, l’air, le soleil… Bon je cogitais aussi… Et pour rester ancrée je me suis mis trois alertes dans mon téléphone, m’obligeant à faire des pauses de dix minutes dans la journée. Juste dix minutes pour respirer ou boire en conscience mais pour reposer mon cerveau. Alors la liste de tâches m’est apparue beaucoup plus facile car je me suis autorisée à ne pas tout faire, à être libre de faire ce qui est bon pour moi au moment présent et peu importe si tout n’est pas fait. J’aurais fait ce qui est bon pour moi à ce moment là…

Je suis heureuse de ces avancées, de ces prises de conscience qui me permettent de réajuster en permanence mon tempérament et ma recherche d’efficacité qui viennent au détriment de la qualité et de ma santé. Vittoz, une fois de plus, me remet au cœur de mes émotions et de mon ressenti et me permet d’accueillir qui je suis et d’être bienveillante envers moi-même. Et même si je n’ai pas trop souffert de la solitude car je ne m’ennuie jamais, il est grand temps pour moi de retrouver mes proches, mes amis et mes collaborateurs. J’ai tellement besoin de présences et de partages!

L’âme de Jeanne

L’ÂME DE JEANNE
Témoignage de confinement /31
par Anne, de base 4 en tête-à-tête

Comme le million de franciliens ayant fui la capitale et sa banlieue pour être confinée dans un lieu plus agréable et moins peuplé, je me suis empressée de partir avant midi le 17 mars, jour et heure qui signifiait la fin provisoire de notre liberté d’aller et venir, de rencontrer qui nous voulions, de poursuivre nos activités professionnelles et de loisirs et d’être face à soi-même quand on vit seul. Impossible pour moi qui ne supporte pas plus d’une journée cet unique tête-à-tête. J’aurais bien relevé ce défi mais n’était-ce pas trop me demander? Heureusement je n’ai pas eu à hésiter longtemps, grâce à l’invitation à passer ce temps de confinement en famille à la campagne.

Insatisfaite au début, je regrettais de n’être pas chez moi et en même temps j’étais rassurée d’être en si bonne compagnie dans un environnement agréable. Mais l’insatisfaction a vite laissé place à la certitude d’avoir choisi ce qui était meilleur pour moi et la situation la plus apaisante. Envieuse aussi les premières semaines, je l’avoue. Je ne pouvais, comme beaucoup d’autres, pensai-je, profiter de ce temps de confinement avec un conjoint, passer ces moments avec cette âme sœur que j’avais longtemps espérée, puis trouvée, et avec qui j’aurais aimé vivre un tête-à-tête sur cette terre pendant encore de longues années s’il n’était parti trop tôt. Mais cette communion parfaite et intense qui n’est plus n’est-elle pas idéalisée ?

Je me suis longtemps demandé en quoi le beau, l’esthétique que recherchent les personnes de base 4 pouvait me correspondre. Mais si l’écoute de la musique, la pratique d’un instrument et le chant me font vibrer et nourrissent, bien sûr, ma soif d’émotions, celles-ci n’ont jamais atteint une intensité si forte qu’elles me satisfassent entièrement.  Et où était la création dans tout ça?

Et c’est là que Jeanne entre en scène.

Mais qui est Jeanne, me direz-vous ?

Jeanne était la sœur de mon arrière-grand-mère, morte le 4 mai 1897, dans l’incendie du Bazar de la Charité, retournant dans le brasier alors qu’elle en était déjà sortie pour sauver sa mère prisonnière des flammes. Son portrait était accroché dans le salon des maisons familiales successives, de génération en génération, jusqu’à ce qu’il atterrisse chez moi. Mais nous ne connaissions d’elle que son funeste destin auquel, pour nous, elle était réduite.

Inspirées par son histoire, nous, ses quatre arrière-petites nièces, profitant de ce temps libre, avons cherché à la faire revivre sous les traits d’une jeune fille vivant dans le Paris de la fin du XIXème siècle dans un roman historico-familial écrit à quatre mains.

Paradoxalement les haut et les bas, les trop qui finissent toujours par lasser mon entourage familial passaient beaucoup mieux et étaient même encouragés s’ils n’étaient plus miens mais ceux de mon héroïne. On louait alors ma capacité à mettre en mots des émotions que les autres ne savaient pas exprimer. J’ai trouvé un plaisir immense à faire vivre des personnages, à ressentir leurs émotions, d’autant plus que dans l’écriture tout est possible, elles ne sont pas assujetties à une situation, un événement extérieur à soi-même, elles sont intérieures et infinies.

A la fin du M5 j’ai remis en question ma base 4 pour aller peut-être vers la 9. Entre une mer agitée et une mer d’huile, j’ai besoin que mon bateau navigue parfois sur l’une, parfois sur l’autre. Faire face aux tempêtes de la première m’épuise, mais être seulement tranquille sur la deuxième m’ennuierait à la longue. Pendant ce temps de confinement j’ai essayé de trouver le juste équilibre entre le calme apporté par l’environnement, la marche et les activités quotidiennes et l’intensité émotionnelle vécue dans ce projet de livre.

Et le déconfinement est déjà là. Ce temps a passé si vite.  Il ne tient qu’à moi maintenant, avec la retraite à l’horizon, dégagée très bientôt d’obligations professionnelles, de garder cette harmonie.

Une page blanche

UNE PAGE BLANCHE
Témoignage de confinement /30
par Pierre, de base 5 en tête-à-tête

L’autre soir, j’ai ouvert ma Bible au hasard et je suis tombé sur une page blanche. Étrange oracle pour ces temps troublés! Comme si face à l’impensable que nous vivons durant ces semaines, le Verbe lui-même en restait coi…  Et si cette angoisse de la page blanche nous renvoyait d’abord à nos propres responsabilités, nous appelant à tout repenser, à commencer par notre  propre vulnérabilité?  Beau sujet de dissertation. Vous avez 4 heures! Et bien plus s’il le faut et peut-être même autant que vous voudrez dans ce moment de dilatation de nos existences.

Alors ce confinement me direz vous, que de bonheur en perspective pour la base 5!
Le temps suspendu, les contacts limités, les gestes barrière, la distanciation sociale…,
finalement presque la routine….  C’est un peu comme si le lexique de la base 5 était devenu
soudainement le référentiel commun. Des semaines entières d’isolement, loin du monde,
des mondanités, des superficialités… Avoir enfin du temps, beaucoup de temps pour
simplement rentrer en soi.  Profite à fond, mon Pierrot, ce confinement-là, il est pour toi…!
Oui c’est peut-être ce qu’imaginent ceux pour qui la base 5 de l’Ennéagramme reste un
mystère, à commencer par celle qui partage ma vie: « le confinement c’est trop facile pour
toi… ».  Je ne voudrais pas parler à sa place, mais il semblerait en effet que vivre avec  5
confiné ne soit  pas franchement une sinécure… même quand on a en commun un sous-
type tête-à-tête.

Peut-être que cette expérience de confinement imposée permettra au moins aux personnes
de base 5 de se sentir un peu moins seuls, ou en tout cas mieux compris, notamment si
chacun peut  ressentir un tout petit peu ce que qui est en jeu dans ce  besoin de
distanciation qui nous caractérise.  Il ne nous rend nullement plus heureux, ce n’est ni un
choix, ni une fuite, et ce n’est surtout pas l’exercice d’une liberté. C’est simplement une
assignation.  Est-ce que maintenant vous comprenez ?

Mais pour moi ce confinement ne ressemble pas du tout à la  retraite intérieure paisible que certains pourraient  imaginer. D’abord parce que le traumatisme que nous vivons pose trop de questions à la fois. Ma réflexion est intense mais la machine tourne à vide. Le GPS
s’affole, sa cartographie n’est plus à jour, plus aucun itinéraire ne se profile. Bien que
surinformé, j’ai besoin de toujours plus d’informations… mais l’information a disparu dans le
bruit et la fureur: il n’y a plus que des injonctions ou des imprécations. D’ailleurs on nous l’a dit et répété : « nous sommes en guerre » et comme chacun sait, « la  première victime d’une
guerre, c’est la vérité » (Kipling). Alors oui, je me perds à réfléchir à ce qui nous arrive, à ce
que nous avons fait ou manqué de faire pour en arriver là (au passage, vous ne trouvez pas
étrange  que les pays plus touchés soient justement  les plus riches de la planète ?). Et comme tout le monde ou presque, je me lance dans ce grand jeu intellectuel consistant à
imaginer le monde d’après, débat  légitime et nécessaire, mais dans lequel chacun tend
à projeter son idéologie, ses phobies ou ses attachements. D’un côté, ceux qui
s’impatientent que tout redevienne très vite comme avant. L’histoire des grandes crises leur
donnera peut-être  raison, et on peut compter  sur les puissantes cordes de rappel de
l’économie financiarisée (j’en suis un modeste machiniste…), pour qu’elle se répète à
nouveau. De l’autre, ceux qui voient dans cette période une épreuve purificatrice ainsi que
les adeptes de la décroissance qui se frottent les mains en croyant  l’heure de la sobriété
heureuse enfin arrivée, sans se rendre compte que la débâcle économique qui vient va jeter
des millions de gens dans la misère. A l’arrivée, peut faudra-t-il seulement, comme dans Le Guépard, que tout change pour que rien ne change…

Mais il y a une autre raison pour laquelle je n’ai pas du tout le sentiment de vivre ce
confinement à la façon base 5, c’est que je suis totalement débordé.  Je vois ici ou là que
certains cherchent à occuper leurs journées et à tromper l’ennui par tous les moyens, et on
me dit que ce confinement serait une occasion unique pour vivre  de nouvelles expériences
(pratiquer le yoga, apprendre le mandarin, relire Guerre et paix…). Tu parles!  Dès  le
début, mon métier de banquier et les impératifs  de la gestion de crise m’ont  plongé au cœur
de cette incroyable tempête qui est en train de ruiner nos entreprises (mes clients !).
Devenu forçat du télétravail (un truc ultra-performant mais qui va achever de détruire, si on
n’y prend pas garde, la dimension du lien social attachée jusqu’ici à la valeur travail), mes
journées ne sont plus qu’un interminable chapelet de téléconférences.

C’est pour moi le grand paradoxe de cette période, car  se retrouver ainsi plongé dans
l’action, mu par un sentiment d’extrême urgence qui oblige à agir et agir vite, sans pouvoir
prendre le recul et le temps nécessaire de la réflexion, est une sensation bien étrange et
largement inconnue. On prend en 24 heures des décisions qui normalement demanderaient
des semaines d’études et d’analyses. Mais il n’y a pas le choix: face à la catastrophe qui
s’annonce, une seule solution: ouvrir à fond les robinets du crédit, et s’il le faut attaquer à la
hache la canalisation pour accélérer le débit, sans même savoir si cela sera suffisant,  si le
remède ne sera pas pire que le mal, et si je ne serai pas tôt ou tard  emporté moi aussi avec
mon entreprise dans la tourmente. C’est une expérience à la fois déstabilisante et grisante:
ressentir une exaltation secrète, une jubilation sourde (ben oui, sourde évidemment, on reste
dans la base 5 quand même, donc il faut rester calme…) en jouant le tout pour le tout, et puis découvrir enfin, de façon inattendue, que le sens peut jaillir autant de l’action que de la
réflexion.

Pour finir, je ne sais pas comment ni dans quel état nous allons sortir de cette période. C’est
évidemment angoissant mais je reste persuadé que la seule façon spirituellement
ajustée de vivre ce moment est de rester ouvert à l’inattendu. Voici le temps du
dépouillement, du fameux lâcher prise et de l’accueil de la nouveauté. « Car voici que je fais toutes choses nouvelles » (Ap 21, 5). Et à ce propos, l’autre soir, en ouvrant ma Bible, je suis tombé sur une page blanche…